CONTES ET LEGENDES
L'ÂNE DE SAINT-URSANNE

par Auguste Quiquerez
...

M. Quiquerez prie l'assemblée de l'excuser, s'il n'a apporté qu'une partie de ses manuscrits à raison
de leur poids qui exigerait, dit-il, un âne pour les voiturer. A ce propos, il demandera la permission
de faire lire au banquet une courte légende sur l'âne de St-Ursanne, dont les tribulations sont le su-
jet d'un hymne de l'Eglise catholique.

L'assemblée accueille par de vif applaudissements les communications de M. Quiquerez ...


On calomnie souvent les hommes et l'on n'épargne pas même les bêtes. L'âne est une
de celles qu'on maltraite le plus de la langue et aussi du bâton. Il se moque un
peu des atteintes de la première, mais il craint le second. Son intelligence est
cependant plus grande que celle qu'on lui accorde, parce que trop souvent ce sont
des bourriques qui en parlent. Un âne bien soigné par son maître, s'attache à lui,
il le connaît, il lui témoigne même sa reconnaissance, et, sans aller jusqu'à lui
faire des caresses, comme l'âne du meunier de la fable, il sait cependant lui mon-
trer qu'il est sensible aux bons procédés qu'on a pour lui. Il distingue la voix
de son maître entre toutes les autres, et comme il y a des voix déplaisantes à
entendre, un baudet bien éduqué peut en éprouver des effets fâcheux et s'en effa-
roucher au point de faire des sauts périlleux. Tel fut le cas qui arriva à l'âne
de Saint-Ursanne, lorsque cet anachorète, dont on a déjà parlé, était encore dans
les premières années de son établissement dans une caverne sur les bords du Doubs.
L'ermite avait d'abord apprivoisé un ours, puis des hommes, et enfin un âne. L'é-
ducation du premier avait réagi, dit-on, sur le caractère du maître; on ne sait
trop comment furent éduqués les seconds, mais bien que le dernier de ces élèves
fit des progrès, qui permirent à l'ermite de l'envoyer chercher des vivres pour
la communauté, il ne pouvait bonnement usager son ours pour lui servir de frère
quêteur; le brun aurait effrayé les femmes charitables, tandis qu'on va voir que
ce fut une de celles-ci qui effaroucha le grison.
La réputation de sainteté qu'Ursanne avait acquise, lui attirait de nombreuses vi-
sites, dont il se serait bien passé; mais sa grande charité ne lui permettait pas
de repousser les visiteurs et même les visiteuses, qui étaient les plus importunes,
comme c'est toujours le cas chez les confesseurs de grande renommée. Les femmes
tiennent à honneur d'aller leur raconter leur menu fretin, leurs péchés mignons et
souvent bien des choses inutiles. On en voit qui tombent amoureuses de leurs con-
fesseurs et qui vont leur faire des actes d'amour du prochain. Aussi quelle gloire
pour elles quand elles parviennent à les séduire et à se faire pardonner leur fai-
blesses. D'autres s'imaginent que l'absolution venant d'un de ces personnages,
vaut mieux que celle d'un confesseur à bonnes fortunes ou enclin à humer le piot.
Cependant comme Saint-Ursanne devait recevoir ses pénitentes dans sa cellule, une
caverne, qui n'avait ni cloison, ni parois à interposer entre les pécheurs et lui,
il faisait placer son âne ou bien son ours entre deux pour se garer réciproque-
ment de toute tentation. Le premier servait pour les femmes pécheresses, le se-
cond pour les hommes, dont il se méfiait. Alors il y avait déjà de grands crimi-
nels, et tout pauvre qu'était l'anachorète, il ne se croyait pas complètement en
sûreté près de certains individus, fussent-ils les seigneurs d'un château voisin.
Pour ces gens-là l'ours n'était pas de trop (1).
Un jour qu'Ursanne priait paisiblement dans sa caverne, à deux pas de son âne,
celui-ci se montra inquiet; il dressa les oreilles et se mit à trépigner, comme
s'il était tombé dans un nid de fourmis. Ursanne ne prit pas garde à cet aver-
tissement de baudet, et c'était cependant un pressentiment; car, un instant a-
près, on frappa à la porte et la bourrique se réfugia dans le coin le plus
obscur de la cellule. L'anachorète leva le loquet et il vit entrer une jeune
femme bien pimpante, bien frisée et enrubanée à la mode d'alors.
Elle avait mis son corset des beaux jours,
Son mantelet, sa coiffe de dentelle,
Chaîne et croix d'or, enfin tous les atours
Que tient pour plaire en réserve une belle.
Deux beaux yeux noirs, une peau de satin.
Fraîche, coquette à l'oeil un peu mutin.
A cette apparition, Ursanne recula et regretta l'absence de son ours; il soupira,
en ne voyant pour tout gardien que son bourriquet. Cette femme avait un de ces
regards de grande pécheresse auxquels l'âne et le saint homme ne pouvaient se
tromper. Ursanne l'aurait volontiers congédiée, si elle ne se fut agenouillée à
ses pieds pour lui demander qu'il l'entendît à confesse. Il craignait alors qu'
elle ne s'adressât à un de ces jeunes disciples et ne lui fit courir un bien au-
tre danger. Il se décida donc à entendre la confession de la pécheresse et se
prépara à lui faire une morale appropriée aux circonstances. Il appela son com-
pagnon et le clément animal vint se placer docilement au lieu accoutumé, non
sans montrer de l'inquiétude et sans jeter des yeux effarés vers la pénitente.
Peut-être que celle-ci était accompagnée du diable, que le saint ne voyait pas,
tandis que l'âne, comme certaines personnes privilégiées, pouvait le distinguer
dans ses formes les plus effrayantes, car on le représente toujours fort laid,
lors même qu'il est probable que personne, excepté l'âne de Saint-Ursanne, ne
l'a jamais vu. Mais l'imagination des dévôts et des peintres, comme Callot,
font de si drôles de choses !
L'anachorète fit réciter le confiteor en latin à la jeune femme qui n'en savait pas
le premier mot et n'y comprenait rien, et alors il prêta l'oreille aux aveux qu'on
allait lui faire. Sa pénitente débita d'abord les petits grains de son chapelet,
puis ces grains grossirent progressivement au point que la sueur monta au front du
confesseur, tandis que l'âne
A quelques pieds tout oreille écoutait.
Ce qu'en tremblant la fille racontait.




Il devint alors plus inquiet et se mit à renacler. Cette circonstance révèle qu'
il y avait chez lui une grande intelligence et que tout accoutumé qu'il était à
ouïr des confessions de femmes, celle-ci lui causait des sensations désordonnées.
Peut-être que le diable grimaçait furieusement en s'efforçant de retenir les a-
veux, pour ne pas perdre sa proie.

En effet, la pénitente montrait des réticences, se trémoussait aux pieds de l'er-
mite, qui essuyait son front de sa manche de laine. Il se mit alors à questionner
et à provoquer des aveux plus complets. Il arrivèrent peu à peu, mais les grains
étaient si gros que les cornets acoustiques de l'âne et du saint n'en avaient ja-
mais reçu de pareils.
Cependant la Magdeleine du septième siècle, et il y en a eu à toutes les époques,
pour mieux se faire comprendre, avança sa main potelée et brûlante par dessus
l'âne et la posa sur celle jaune et ridée du saint. A cet attouchement, Ursanne
se dressa comme mû par un ressort et sa barbe se hérissa. Le contact de cette
main sur le dos de l'âne fit à celui-ci l'effet d'un fer rouge. Etait-ce peut-
être la griffe du diable, qui poussait le bras de la Magdeleine ? Etait-ce de la
part de l'âne jalousie ou sollicitude pour le danger que courait son maître ?
Qui sait ce qui se passa alors dans la tête du baudet ? Ce qui est certain,
c'est qu'il éprouva une telle sensation qu'il poussa un brâiment insolite d'é-
pouvante; il recula de deux pas, puis bondit par dessus le bord de la fenêtre et
se lança dans le précipice béant au-dessous de l'ermitage.
Sa pieuse indignation le sauva: ainsi qu'on raconte l'aventure d'un élève de Jé-
suites et qu'une sainte soutint pour qu'il ne se brisât point les os sur le pavé,
de même l'âne de St-Ursanne fut sauvé miraculeusement et il arriva au bas des ro-
chers, peut-être un peu contusionné, comme un sire de Reichenstein faisant un pa-
reil saut périlleux à Maria-Stein. Mais l'âne ne se brisa ni la tête ni les mem-
bres, seulement ses oreilles conservèrent un fâcheux souvenir de cette confession
de Magdeleine et le doux animal évita dès lors d'assister son maître quand il lui
arrivait de telles pratiques.
On n'a du reste jamais su le véritable motif de l'effarouchement du bourriquet.
Celui-ci n'a point laissé de mémoires et la tradition seule a gardé le souvenir
de l'aventure avec quelques variantes plus ou moins ânières.

On peut voir une de ces versions dans Trouillat. T. I, p. 44, et même dans d'an-
ciens livres d'église cités dans Basilea sacra du jésuite Sudonr p. 60. Le com-
pagnon de St-Ursanne est devenu célèbre comme celui de St-Antoine. On ne les a
pas canonisés; parce qu'ils n'auraient pu en payer les frais; mais on les a pla-
cés parallèlement aux deux saints anachorètes. Aussi en écrivant les légendes du
Jura, on ne devait pas oublier l'âne de St-Ursanne, dont on chantait à l'église
les sauts périlleux.
Ex nocturno III

Inria per montis clemens animal Deus alti
Servavit lapsum bene firmum corpore toto,
Segne sui servi meritis animal Deus almi.


Du haut d'une roche déserte,
Le Seigneur compatissant
Sauva de l'anachorète
Le doux animal brayant.

(1) Nous faisons peut-être tort à Saint-Ursanne, en lui attribuant le métier de confesseur vulgaire, puisque,
à cette époque, on ne le pratiquait pas, comme de nos jours, tant s'en faut, et cependant on était, dit-on,
tout aussi bon chrétien.


Dr A. QUIQUEREZ


in:
L'Emulation Jurassienne, revue mensuelle littéraire et scientifique, publiée par la Société Jurassienne d'Emulation.
Deuxième année, Juillet 1877.
Delémont, Imprimerie J. Boéchat, 1877, p. 231 et 271-274.
Amweg 6652


Voir aussi:

Amweg N° 6194 - Quiquerez, Aug.: Der Esel von St.Ursanne.
in: Vom Jura bis z. Schw. II B, 1889, p. 70-76.
(texte allemand)
et

N° 6658 - Ibidem
          in: Rev. jurass. 1904; 142-144.
DER ESEL VON ST. URSANNE





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