CONTES ET LEGENDES
Deux ermites du Jura bernois
St-Ursanne. St-Fromond. 615

Le Jura - ancien Evêché de Bâle - riche en souvenirs de son long passé, est embel-
li par un curieux et doux folklore. Terre des vieilles petites villes remplies de
légendes et de chansons, des clairs villages rivés à la glèbe, des blés d'or et
des verts pâturages, c'est aussi le pays des larges maisons pensives qui abritent
de génération en génération, depuis des siècles, des tribus de paysans attachés
au sol des pères, des femmes modèles et laborieuses, de bons et fidèles ménages,
des familles nombreuses vivant patriarchalement, mais c'est avant tout la petite
patrie d'une race de solides chrétiens.

En parcourant ce bon Jura, l'an dernier, je m'arrêtais devant ces humbles témoigna-
ges de la foi de nos pères, ces chapelles nombreuses, ces oratoires et lieux de dé-
votion égrénés un peu partout dans les villages et hameaux, au milieu des prairies
ou dans la forêt, sur la montagne ou au carrefour des chemins et je pensais à tous
ceux qui sont allés et à ceux qui vont encore y prier dans la détresse ou dans la
peine ou pour implorer Dieu d'arrêter les fléaux qui frappent la contrée et appau-
vrissent les paysans. Remontant le cours des ans, je me reportais en pensée sur la
longue route des épreuves de ce pays, de cette Rauracie aujourd'hui disparue de la
carte du monde et que chante encore notre jeunesse évoquant le souvenir de nos
lointains ancêtres qui eurent le triste sort de lutter toujours et de recommencer
souvent à refaire leurs pauvres villages détruits.Ce peuple libre, déjà avant l'ère chrétienne, avait noué des liens avec l'Helvétie.
Dans "l'Abeille du Jura" M. l'abbé Serasset nous apprend en effet que 23000 Raura-
ques, après avoir brûlé leurs demeures pour s'enlever tout espoir de retour, se
sont joints aux Helvètes pour émigrer dans les Gaules avec femmes, enfants, bes-
tiaux, vivres, armes et bagages. Cette malheureuse expédition fut presque anéantie
par les armes de César dans la bataille de Bibracte en l'an 58 avant J.-C. Les
survivants, un tiers à peine, 6000 à 7000 environ, reprenaient le chemin de leur
patrie pour y reconstruire leurs maisons, leurs villages et tombaient sous la do-
mination romaine...

Par la pénétration de la civilisation romaine, la langue celtique se confondit
avec le latin pour former le gallo-romain. Les nouveaux maîtres favorisèrent le
défrichement et l'agriculture, maîtrisèrent les grands rocs des cluses jurassien-
nes pour y ouvrir des routes, construisirent des forteresses, des villages et
rattachèrent la Rauracie, comprise alors dans la Gaule celtique, à la Grande Sé-
quanie, avec Besançon pour capitale.Ce pays frontière - signe de contradiction - tiraillé entre de puissants voisins,
sera dévasté par les invasions extérieures. Diverses peuplades du Nord franchis-
sent le Rhin et pénètrent dans les Gaules, parmi elles les Alémans et les Burgon-
des. Ces derniers s'assimilèrent facilement à la population gallo-romaine, embras-
sèrent la religion chrétienne et adoptèrent la langue des contrées qu'ils avaient
envahies et à laquelle ils mélangèrent leur idiome, d'où sortirent probablement
nos pittoresques patois. Mais le royaume burgonde s'effondrait en 534 sous la
poussée des Francs, autre tribu germanique qui eut pour souverain le bon roi
Dagobert Ier (628-638) fort intelligemment secondé par son ministre S. Eloi.

C'est à cette époque, au début du VIIème siècle que S. Ursanne et S. Fromond,
moines irlandais, disciples de S. Colomban, arrivaient dans notre vieille Raura-
cie encore meurtrie et non relevée des ruines des invasions barbares. Ces pre-
miers apôtres de la foi dressaient l'emblème du Christ sur les sommets du "Mont
Repais", plus haut que la "Pierre de l'autel", cette pierre tachée du sang des
sacrifices druidiques, et le dernier druide venait s'incliner devant la croix.
De ces hauteurs ils gagnèrent la vallée du Doubs et l'Ajoie.

A l'aide de l'histoire, de la légende et de la tradition, nous évoquerons la vie
des deux grands saints jurassiens que l'iconographie et un culte fervent ont po-
pularisés.

***Au creux d'un val profond couronné de rochers émergeant des vertes frondaisons,
sur un large coude du Doubs redevenu calme et limpide, se blottit St-Ursanne,
belle petite ville médiévale, perle du Jura Bernois.

St-Ursanne, bonne vieille ville tout embaumée de l'odeur du poisson frit et crous-
tillant, parfumée du lointain souvenir de ses moines... Encens et truites...
Austérité et gourmandise !

Cinquante mètres au-dessous du grand viaduc de la Combe Maran, on aperçoit un amas
de maisons vieillottes, aux murs chaulés, aux toits dont les tuiles se sont noir-
cies au cours des âges, puis au centre la tour rose de la collégiale se profilant
sur le massif rocheux servant d'assise aux ruines de l'ancien château, dont le
seul pan de mur subsistant, ressemble à un doigt pétrifié levé vers le ciel.

Ville gentille malgré l'aspect un peu sévère de son enceinte fortifiée, ville où
toutes les maisons se tiennent par l'épaule comme des vieilles se chuchotant
leurs secrets et où chacun se connaît et voisine, mais que tous s'ingénient à
fleurir et embellir. St-Ursanne, parée de ses trois anciennes portes à tourel-
les, parle le langage des siècles: saints locaux, animaux et insignes héraldi-
ques, ferronneries artistiques, devises et inscriptions latines ornent ses ori-
ginales constructions.Une large allée de tilleuls aux épais ombrages, "forum" traditionnel, sépare l'Hô-
tel de Ville à arcades et l'ancienne table du marché au poisson, de l'église col-
légiale, admirable basilique, l'un des trésors d'art le plus curieux de la terre
romande. Sa construction attribuée à la bonne reine Berthe de Bourgogne transjura-
ne, fut achevée en 1176. Afin de conserver l'édifice aux générations à venir, il
fut restauré il y a un quart de siècle environ sous la direction du professeur
Propper, architecte à Bienne, avec le concours financier de la Confédération, du
canton de Berne, de la paroisse et de la ville de St-Ursanne. On y remarque d'a-
bord le porche de style roman et historié, puis la nef en gothique primitif, la
crypte du plus pur roman - specimen très rare en Suisse - et l'on s'en remplit les
yeux avant de passer dans le cloître voisin avec ses galeries aux ouvertures ogi-
vales d'un décor varié et harmonieux.

De l'église, par la porte St-Paul, on gravit deux cents marches d'un escalier
taillé dans le calcaire pour atteindre l'ermitage où se trouve la grotte qui ser-
vait de dortoir et de retraite au pieux ermite irlandais Ursinus (Ursanne), le
fondateur de la ville.En parcourant les ruelles étroites où abondent les détails d'architecture les
plus intéressants on est frappé par la beauté des enseignes des hostelleries,
travail de nos artistes ferronniers d'antan, originales enseignes au bras orné
de volutes ou d'entrelacs balançant un disque imagé, révélant aussi une con-
trée où l'on mange bien. Il faut s'arrêter sur le pont de pierre, à cheval sur
le Doubs, et contempler la lignée des maisons des pêcheurs avec leurs grandes
galeries en bois surplombant des jardinets et qui s'en vont mourir dans l'eau
verte de la rivière. Aspect curieux, intéressant que grandit la statue en grès
de S. Jean Népomucène, dressée face au passant et semblant veiller sur ce
vieux quartier extérieur et garder l'entrée de la porte du Clos du Doubs don-
nant accès à la Cité.

Lorsque à la fin du siècle dernier, on y arrivait à la tombée de la nuit, l'éclai-
rage des antiques réverbères accentuait encore la surprise et l'admiration pour
cet ensemble si merveilleusement conservé à travers les temps. Et quand, du haut
du clocher vénérable, tombait le couvre-feu, l'âme s'emplissait d'une douce mélan-
colie et l'on s'attendait à l'apparition du guet de nuit chantant sa tradition-
nelle complainte:
Bonsoir, bonsoir, retirez-vous,
Dormez en paix jusqu'à demain,
C'est le bon guet qui veille sur vous.
Le marteau répète sur l'airain:
"Dix heures, dix... dix heures !"

C'était un moment de rêve, un plaisir rare et tandis que l'écho de la cloche
allait se répètant tout au long du val étroit, on croyait entendre des bruits
de sandales glissant doucement sur les dalles et assister au défilé silen-
cieux des moines passant sous les voûtes du cloître, se rendant à la collé-
giale chanter les louanges de Dieu. Il fallait aller bien loin pour retrouver
pareil spectacle...

Le charme de l'antique bourg, c'est qu'il subsiste avec tous ses souvenirs que
rien de moderne ne vient ternir et dans le calme qui sied à son passé auréolé
de prière et de recueillement.

La Reine du Clos du Doubs, - ce titre de séduisante beauté lui a été décerné -
est visitée non seulement par des quantités de touristes, mais encore par des
savants avides d'histoire et d'art, des archéologues, des peintres qui en révè-
lent les richesses et le charme, enfin par de nombreux pèlerins qui viennent
s'agenouiller sous les voûtes sacrées, s'incliner près du reliquaire ou devant
la grotte bénie d'un grand saint de notre petit pays.

***Religieux de l'intense foyer de science et de zèle apostolique, allumé par S. Pa-
trice en Irlande, S. Ursanne avait reçu la prêtrise dans le célèbre monastère de
Benchor. Vers l'an 585 il quitta sa patrie avec S. Colomban, S. Gall, S. Sigisbert,
S. Desle ou Deicole et d'autres religieux compatriotes irlandais, et se fixa à
Luxeuil. Bientôt deux cents moines vinrent se mettre sous la direction de S. Co-
lomban et ce nombre monta jusqu'à six cents. Chassé par Thierry, roi d'Austrasie,
S. Colomban en compagnie de S. Ursanne et de ses frères d'Irlande aussi frappés par
l'inique décision du roi, vint chercher asile sur les bords du lac de Constance
(Brigantium) à l'endroit aujourd'hui appelé Bregenz. Bien accueilli et entouré, il
s'établissait-là avec ses disciples, mais il dut abandonner ces lieux qu'il aimait
sous la menace furieuse de Thierry et de la vindicative Brunehaut, sa femme. Il
passe les Alpes avec S. Domalois et s'arrête à Bobbio où il mourut le 27 novembre
615. S. Sigisberg allait fonder le couvent de Dissentis, S. Gall fixait sa demeure
où fut bâtie plus tard la ville qui porte son nom, tandis que S. Ursanne qui s'é-
tait construit un ermitage sur les rives du lac de Bienne, décidait de reprendre le
bâton de pèlerin pour chercher un refuge plus solitaire. Il traversa les gorges
sauvages du centre de la Rauracie et arriva enfin dans un vaste désert de la vallée
du Doubs. Il y trouva, comme il le désirait, un lieu favorable, ignoré des hommes,
où il goûtait à longs traits dans le mépris des choses de la terre, les délices des
biens célestes.

C'est là que dans la suite devait s'édifier le joli bourg auquel il a laissé son
nom.S. Ursanne avait trouvé là une grotte ouverte dans le flanc du rocher, parmi les
sombres forêts, il y fixa sa demeure. Un pâtre égaré ayant découvert sa retraite
en ces lieux sauvages, témoin de la sainteté de sa vie n'eut rien de plus pressé
que d'en répandre le bruit au loin. Les visiteurs affluèrent et des disciples
vinrent en nombre se ranger sous sa houlette, parmi eux, vraisemblablement, il
faut compter S. Fromond... suppose l'abbé Daucourt. Ces nouveaux anachorètes
construisirent des cellules et défrichèrent la terre tout en priant en commun
selon la maxime des moines, "ora et labora", prière et travail.

Les cellules n'étaient autres que des cabanes formées de branchages entrelacés,
construites des mains des moines, conformément à la coutume irlandaise. La rè-
gle, celle de S. Colomban, fut remplacée plus tard par celle de S. Benoît.

Le saint du rocher descendait de sa grotte et venait au milieu de ses disciples
pour les instruire. Comme il fallait un lieu de prières, une chapelle fut bâtie
par les soins du maître pour y chanter des hymnes au Seigneur.

Il menait une vie austère et ne se nourissait que de racines et d'herbes sauva-
ges, l'eau de source le désaltérait. Sa présence devait frapper vivement une gé-
nération qui avait oublié ou qui n'avait jamais connu les mystères profonds de
la religion chrétienne. Aussi les foules accouraient-elles auprès de l'illustre
solitaire et venaient lui demander la santé de l'âme et la santé du corps. De
toutes parts, on lui amenait des malades que, par ses prières, il guérissait, et
les pauvres trouvaient auprès de lui d'abondantes aumônes.

Ce furent les modestes débuts d'un monastère qui devait grandir d'âge en âge et
redire aux générations de treize siècles les vertus de son fondateur.

***Dans le voisinage du cloître, un manoir dressait sa haute silhouette sur une des
crêtes de la chaîne du Lomont. C'était le château d'Outremont qui avait été érigé
sur les ruines d'une spécula ou tour romaine, protectrice du camp de Jules César
et comprise dans le système des fortifications établies dans le Jura par les Ro-
mains. L'histoire a conservé le nom du châtelain d'Outremont, le noble sire
Euclion, grec d'origine.

Le zèle de S. Ursanne l'arrachait parfois de sa solitude pour porter la parole de
vérité aux peuplades clairsemées et à demi paysannes de la Rauracie. La charité du
moine se donnait ainsi libre carrière. Elle allait parfois jusqu'à céder aux ins-
tances pressantes qui lui étaient faites et il ne repoussait pas une invitation
dont il pouvait attendre quelque heureux fruit. C'est ainsi qu'un jour on le vit
quitter son humble grotte pour se diriger vers la demeure féodale du seigneur de
la contrée, le noble Euclion. Ce seigneur, comme sa famille du reste nourissait
des sentiments qui contrastaient singulièrement avec la piété des cénobites du
Doubs, "Jaloux des vertus de S. Ursanne et du bruit de sa sainteté, l'ennemi des
âmes voulut se servir de cet homme riche pour ternir l'éclat de la réputation du
saint et mettre un terme au bien qu'il faisait autour de lui. Le prince du mal
inspira une pensée diabolique au riche de la montagne: il poussa Euclion à invi-
ter le saint à sa table et nous verrons dans quel but."

S. Ursanne, qui n'ignorait pas la vie peu chrétienne du seigneur et de ses gens,
a jugé l'occasion bonne pour leur adresser quelques charitables avertissements.
Il monta au manoir, prit place à la table de son hôte. Assaisonnant le repas de
sa douce parole, il remarqua un peu tard que le vin auquel il n'était pas habi-
tué commençait à se faire sentir et fermenter dans sa tête. Effrayé, coupant
court à la conversation, il se leva et s'enfuit.

Le seigneur Euclion était satisfait de l'événement qu'il avait préparé sournoise-
ment et tout le monde du château se mit à accabler le saint d'épithète et d'inju-
res grossières. S. Ursanne, avec la plus parfaite charité, garda le silence. Ce
n'est qu'un peu plus tard qu'il comprit le but de l'invitation. Saisi d'une indi-
gnation aussi vive que légitime, nouvel Elie, il retourna vers le repaire du vice
et, levant vers le château sa main puissante, il s'écria en empruntant la parole
sacrée: "Que cette demeure soit à jamais déserte et qu'elle soit désormais inha-
bitable à qui que ce soit."

Le P. Sudan rapporte dans "Basilea Sacra" que Dieu confirma la malédiction et peu
après les reptiles, les grillons, les sauterelles se multiplièrent dans ce châ-
teau à tel point que force fut à ceux qui l'habitaient de l'abandonner. Nul ne
put y demeurer dans la suite: la maison d'iniquité rongée par la double dent des
bêtes immondes et du temps a fini par s'écrouler.De nos jours, il ne subsiste du château d'Outremont que quelques rares vestiges:
un pan de mur croulant parmi les ronces et les épines, des pierres éparses parmi
lesquelles les vipères et les couleuvres se vautrent au soleil tandis que de
leur cri lugubre et de leur vol sombres des corbeaux cernent la ruine maudite.

En retour, S. Ursanne, pour faire comprendre à l'homme que pour lui la boisson la
plus saine et la seule nécessaire est l'eau, de son doigt béni, fit sourdre du
pied de la montagne une source fraîche et abondante. Cette source qui jamais n'a
été tarie alimente toujours en eau potable les dix belles fontaines de la ville
de S. Ursanne et la source elle-même s'appelle "la Fontaine de S. Ursanne".

Cet événement, car c'en était un dans le pays et dans la vie du saint, est rappe-
lé par un passage de l'ancien office consacré à la gloire de S. Ursanne et qu'on
a chanté pendant des siècles sur son tombeau.

Il est un récit qu'on retrouve dans un autre office appelé "Petit office de saint
Ursanne." S. Ursanne avait à son service
un âne,
et un jour cet humble et fidèle serviteur vint à tomber d'un rocher, tandis qu'on
le conduisait à la rencontre d'un pauvre malade épuisé qui venait implorer le se-
cours du saint du Doubs. Cependant on releva de sa chute la monture du saint et
le fidèle âne qui eut pu être tué sur le coup n'avait aucun mal. Sa conservation
miraculeuse fut attribuée aux yeux de tous et à juste titre aux prières et aux
mérites de l'illustre serviteur de Dieu.

L'âne ainsi protégé aurait cependant eu plus tard une fin tragique, à en croire
la tradition populaire qui répète de multiples légendes entourant la vie de l'er-
mite du Clos du Doubs. On rapporte que S. Ursanne qui ne se déplaçait qu'en com-
pagnie de son âne, se trouva un jour en pleine forêt face à un ours énorme qui se
cabra devant lui, puis se précipita sur l'âne et le dévora à belles dents.

S. Ursanne, s'adressant à l'ours méchant, lui aurait dit: "Puisque tu as dévoré
mon âne, je t'ordonne de prendre sa place, tu m'obéiras et tu me serviras comme
il m'obéissait et me servait. Ce sera ton châtiment et la réparation que tu me
dois." A ces mots, l'ours courba la tête en signe d'assentiment et il fut dès
lors l'humble servant du serviteur de Dieu.Depuis lors, on ne voyait jamais l'un sans l'autre, et le grand pachyderme proté-
gea la vie de S. Ursanne plus d'une fois menacée par des bandits cachés dans les
grands bois. Pour atteindre l'ermite, ils arrêtèrent de se débarasser de son gê-
nant compagnon. Un jour, il arriva que les bandits vidèrent leurs carquois en
lançant des flèches sur l'ours qui marchait devant son maître. Malgré un tir pré-
cis qui le touchait, les flèches, sans causer de blessures, retombaient sur le
sol... autour de lui, parce que son épiderme avait été rendu invulnérable. Alors
ce fut l'ours qui poursuivit les bandits et les retint prisonniers dans une ca-
verne rocheuse jusqu'à l'arrivée de S. Ursanne qui les délivra de leur périlleu-
se situation après qu'ils eurent promis de renoncer à leur vie irrégulière, ce
qu'ils firent.

L'ours servit son maître avec le dévouement et la fidélité d'un chien, partageant
sa dure existence. Quand S. Ursanne mourut, on trouva l'ours sans vie couché au-
près de lui.

L'iconographie représente toujours S. Ursanne en compagnie d'un ours. La ville
elle-même prit pour armoiries "un champ d'argent avec un ours debout, de sable,
portant dans ses pattes une crosse d'or". Nous croyons plutôt que l'ours attri-
bué au saint et qui est avec le lis de la virginité sacerdotale son constant em-
blême, est une simple allusion à l'étymologie du nom du saint.

Quoi qu'il en soit, tous ces récits légendaires qui subsistent, ajoutés à d'au-
tres que nous passons sous silence méritaient à eux seuls les honneurs du blason.

***Le solitaire du Doubs avait fondé son oeuvre, il ne lui restait plus, comme au
Docteur des Nations, qu'à recevoir la couronne de justice que lui réservait le
divin Juge.

De nombreux miracles avaient illustré sa vie et un très précieux parchemin du
XI siècle rappelle dans un langage poétique les malades guéris miraculeusement
par la prière ou l'invocation du bienheureux et les morts et les noyés qu'il a
rappelés à la vie. Ainsi rien ne manquait à la gloire de l'homme de Dieu. A
l'effrayante austérité de sa vie qui était déjà le miracle de la sainteté, le
Ciel avait ajouté les prodiges qui donnent à l'héroïsme de la vertu son auréole
aux yeux des hommes.

Plein de jours de mérite, le saint attendait avec l'ardeur du désir l'heure de
sa délivrance. Par une grâce insigne, cette heure suprême, la plus solennelle
de la vie, lui fut révélée d'en haut. Le bienheureux appelait autour de lui ses
disciples, leur faisait le testament de sa vie qu'il léguait à la communauté
naissante, puis d'une voix expirante, il redisait la prière suprême de la croix:
"C'est en vos mains, Seigneur, que je remets mon esprit."

Et son âme prit son essor vers les cieux où l'attendait la gloire qui allait cou-
ronner ses soixante-huit ans de vie et de mérites.Les gloires du monde expirent dans la tombe: c'est de la tombe que jaillit la
gloire des saints. A la vue des prodiges par lesquels Dieu se plaisait à illus-
trer la tombe de S. Ursanne, les peuples montrèrent un grand empressement à ho-
norer sa mémoire et à invoquer sa puissance.

Le pèlerinage de S. Ursanne et les hommages rendus à sa tombe remontent aussi
jusqu'au jour de sa mort ou de sa naissance dans le ciel. De siècle en siècle
les foules sont venues s'agenouiller devant son tombeau, le respect au coeur,
la prière aux lèvres. Il ont demandé à S. Ursanne et son intercession leur a
obtenu des grâces précieuses et d'innombrables bienfaits.

***... la suite est consacrée à S. Fromond...

et dès la page 35, nous retrouvons notre saint:

Une légende très populaire fait apparaître S. Fromond sur ce plateau sauvage du
Mont Repais avec S. Ursanne et S. Imier. Chacun d'eux aspire à la vie solitaire.
De quel côté vont-ils porter leurs pas en se séparant ? ...
Prions Dieu, disent-ils et consultons-le pour nous abandonner aux voies de sa
providence.


Ils prient, se relèvent et lancent en l'air leur bâton de voyage. Du côté où il
retombera, ils verront le signe providentiel indiquant à chacun sa direction !
... Le bâton de S. Imier tomba vers le midi: c'est là qu'il va se retirer, bien
loin, à travers les gorges jusque sur les bords de la Suze.

S. Ursanne voit le sien se diriger vers le Doubs; la vallée du Doubs sera sa re-
traite. Celui de S. Fromond s'en va vers le nord. Fromond prendra cette voie et
se trouvera une solitude dans les forêts qui couvrent une partie de l'Ajoie.

La tradition populaire accréditée depuis de longs siècles et confirmée par un
culte séculaire montre S. Fromond - contemporain de S. Ursanne et de S. Imier -
venant s'établir sur les bords de la Vendeline, se construisant une hutte, vivant
de la vie des anachorètes .... etc...

... la suite est consacrée à S. Fromond ...


***


Il y a dans le culte que les jurassiens conservent fidèlement aux saints ermites
qui ont évangélisé le pays une tradition qui les honore et je crois que de
Là-Haut, S. Ursanne et S. Fromond étendent leurs mains bénies pour protéger enco-
re et toujours la bonne terre de chez nous: la terre jurassienne.

par Jos. Beuret-Frantz - Illustrations de l'auteur
in: Almanach des Apôtres, 1946, p. 27-38, ill.
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