CONTES ET LEGENDES

LA MALEDICTION DU CHÂTEAU
D'OUTREMONT


Le pieux ermite du Clos-du-Doubs, le déporté de Luxeuil, qui après avoir salué la
ville de Strasbourg, puis celle de Bâle, pour venir ensuite fonder au VIIe siècle
le monastère qui porte son nom, saint Ursanne, avait par sa piété et sa bonté con-
quis une grande popularité. Les pauvres n'étaient pas seuls à assiéger sa porte;
l'histoire nous apprend que de toutes parts on amenait de nombreux malades aux-
quels sa prière rendait la santé. Le zèle admirable du grand apôtre, comme l'insi-
nua un ancien hagiographe, l'arracha de temps à autre de sa paisible solitude pour
porter la parole de vérité aux peuplades clairsemées et à demi-païennes de la
vieille Rauracie. La charité du bon moine se donnait ainsi libre cours; il ne re-
poussait jamais une invitation de laquelle il pouvait attendre d'heureux fruits.
C'est ainsi que nous le voyons un jour quitter sa grotte et diriger ses pas vers
la demeure du seigneur de la contrée. Ce manoir assez primitif, comme l'indiquent
les souvenirs qui en restent, c'est-à-dire des pierres éparses dans la forêt,
couronnait l'une des crêtes de la chaîne du Lomont, au nord de la retraite de
saint Ursanne. Il portait le nom que le hameau bâti sur le sommet a conservé de-
puis: c'était Outremont. 1)Là, demeurait avec sa famille, un seigneur dont la vie de débauche faisait un sin-
gulier contraste avec la piété du saint ermite et de ses fervents disciples. L'his-
toire nous a transmis le nom de l'homme du siècle. Ce nom, d'origine grecque, était
Euclion.

Jaloux des vertus de saint Ursanne et de son renom de sainteté, l'ennemi des âmes
voulut se servir de cet homme riche pour ternir l'éclat de la réputation du saint
et mettre un terme au bien qu'il faisait autour de lui par sa parole et son exem-
ple. Le prince du mal inspira une pensée diabolique au riche de la montagne, il
poussa Euclion à inviter le saint à sa table, et nous verrons bientôt dans quel
but plein de perfidie. Saint Ursanne, qui n'ignorait rien de la vie dévergondée du
seigneur du château et de ses gens, crut l'occasion toute propice pour leur adres-
ser de charitables avertissements. Il monte jusqu'au manoir et s'assied à la table
de son hôte. Agrémentant le repas de sa douce et sympathique parole, il ne tarde
pas à s'apercevoir que le vin auquel il n'est pas habitué commence à lui monter à
la tête. Effrayé, il se lève, coupe court à la conversation et veut s'enfuir.

Mais que fait la maison seigneuriale ?Tout le monde se met à crier, à accabler d'injures l'humble invité, à lui prodi-
guer les noms d'ivrogne et d'hypocrite.

Le saint supporte tout en silence et avec la plus admirable patience. Puis il com-
prend bientôt la raison pour laquelle Euclion l'avait invité à sa table.

Saisi d'une indignation aussi vive que légitime, il se retourne vers ce repaire du
vice, et levant vers le château sa main puissante, il s'écrie, empruntant les ter-
mes de la parole sacrée: Fiat habitatio eorum deserta, et in tabernaculis eorum
non sit qui inhabitet. (Que cette demeure soit à jamais déserte et qu'elle soit dé-
sormais inhabitable à qui que ce soit.)

Or, ajoute l'historien, cette malédiction du saint eut son retentissement dans le
ciel. Dieu la confirma, et peu de temps après, reptiles, grillons et sauterelles se
multiplièrent dans ce château à tel point que force fut à ceux qui l'habitaient de
l'abandonner. Depuis, nul n'a pu y demeurer. La maison d'iniquité, rongée par la
double dent des bêtes immondes et du temps, a fini par s'écrouler et ne laisser
d'autre trace que les ruines dont en retrouve encore de nos jours, non sans peine,
les derniers vestiges.

Cet événement est rappelé par un passage d'un ancien office consacré à la gloire
de saint Ursanne et le promeneur qui visite ce lieu, où les vipères abondent, ap-
prendra la légende dans le pays.
1) Ce castel s'élevait sur les ruines d'une spécula ou tour romaine à laquelle il avait succédé.
La tour d'Outremont, qui protégeait le camp de Jules César, faisait partie du système de fortifi-
cation et de défense établi sur les cimes et les plateaux du Jura par les Romains. Dès l'époque
de cette prise de possession du pays, c'est-à-dire dès les premiers siècles de notre ère, d'autres
tours de forteresses se voyaient à Monvoie, à Châtelat et au Chateley près de Montenol
(voir A. Quiquerez).


* Note contenue dans la réédition de 1983:

Cette légende se retrouve dans QUIQUEREZ: Traditions et légendes du Jura, ms., 1877, p. 101
("Les Anachorètes du Jura"). Mais Ursanne, chez Beuret-Frantz, est plus saint et plus puissant.

Quiquerez situe l'épisode à Calabry, avec un sire Evélion, alors que Beuret-Frantz le place à Outremont, avec le sire Euclion.





Beuret-(Frantz), Jos(eph)

Les plus belles légendes du Jura.
Préface de Virgile Rossel. Ill. de l'auteur.

Lausanne, Ed. Spes, 1927, IV + 125 p., ill. pl. 4.


BA 6597 / BJ 3017


Réédition:
illustrée de bandeaux et de 46 dessins à la plume de l'auteur, suivie d'un cahier d'autres
compositions sur ces thèmes. Préface de René Zahnd.
Porrentruy, Editions du Pré-Carré, 1983, p. 73-75, * avec note, p. 189


OUTREMONT