CONTES ET LEGENDES
LA SIRENE DU DOUBS

Le sire de Gliers de Saint-Ursanne, d'une nature rêveuse, s'ennuyait fort en son
castel, haut perché sur le rocher conique, qui s'élève près de la ville et qui en
garde l'entrée. Souvent, bien souvent, l'archer de service lui descendait le pont-
levis et il se livrait à des promenades mélancoliques au bord de la rivière qui
coule, lente et calme, avec les reflets d'un grand ruban d'argent enserrant la
fertile contrée du Clos-du-Doubs cette presqu'île aux prairies luxuriantes.

Suivant le cours du Doubs, errant parmi les saules, les iris fleuris et les hautes
herbes, le beau châtelain était attiré par la vue d'une charmante jeune fille,
voilée et mystérieuse, qui lui apparaissait à distance, craintive d'abord et qui
peu à peu rechercha la vue du promeneur solitaire. Elle finit par l'aimer... Et le
chevalier s'éprit de la belle inconnue qui avait daigné l'écouter. Sa passion de-
vint si forte qu'il partait même dans la nuit noire ou au clair de lune à ses ren-
dez-vous; mais à minuit, la jeune femme disparaissait comme un fantôme! C'était
une sirène, la "Sirène du Doubs". 1)

La Sirène du Doubs tremblait à l'idée de suivre les mouvements de son coeur et de
s'abandonner à sa faiblesse; son adorateur se faisait si câlin et si aimable qu'el-
le craignait d'être victime de l'inconstance du beau chevalier.

Elle confia ses craintes et son secret intime à ses soeurs et il fut décidé de met-
tre à l'épreuve l'amour du sire de Gliers... Au moment de l'arrivée du prince char-
mant, une apparition de nymphes se fit sur le chemin. Elles étaient vêtues de robes
bleues aux reflets diamantés, couronnées de fleurs, et exécutèrent les danses les
plus savantes, jouèrent aux jeux les plus artistiques et déployèrent toutes les sé-
ductions capables d'entraîner le persévérant amoureux hors du droit chemin! ... Il
fut même convié à descendre avec elles parmi les roseaux.Le seigneur de Gliers ne fut pas victime de l'épreuve, il résista à ces folles pro-
vocations et resta fidèle à l'inconnue ! ...

Alors la Sirène du Doubs apparut et annonça gravement à son admirateur: "Je vous
accorde ma main, mais je mets une condition au don de mon amour... c'est de ne
point passer avec toi la nuit entière du vendredi ! ... Pourquoi cette défense ?
... Où irai-je en vous quittant ? ... Ne cherchez pas à le savoir, croyez-moi,
c'est le secret où est attaché notre bonheur; ma vie !"

Le châtelain de Gliers acquiesça à la condition. Un amant promet tout ! ...

Un matin d'été, par une exquise journée, la nature était en fête, les fleurs ré-
pandaient un parfum subtil, les arbres étaient parés de teintes douces, les oi-
seaux auréolaient, dans de gracieux tournois, les tourelles du château; le Doubs
plus grand, plus clair, n'avait jamais été si beau ! Sur les grands roseaux et
parmi les fleurs d'or mille follets sautillaient de joie... et dans le ciel se-
rein, dans l'azur filtré et vaporeux on entendait le gai tintement de la cloche
de l'ermitage !...

Le châtelain, Gliers de Saint-Ursanne, épousait la Sirène du Doubs...

Le son du cor de la garde du manoir annonçait au loin l'heureux événement et pen-
dant que vassaux et pêcheurs se réjouissaient, les nymphes pleuraient...

Le sire de Gliers avait promis et la plénitude de bonheur où nageait son âme fit
que pendant longtemps il parut avoir oublié l'étrange stipulation. Peu à peu ce-
pendant, le coeur et les sens satisfaits laissèrent la porte entrouverte à la
curiosité de l'esprit, sans en exclure un grain de jalousie qui s'était glissé
au sein de la possession!... Où donc allait chaque vendredi, au coup de minuit,
sans y manquer jamais, son épouse adorée, s'arrachant à la tiède caresse de sa
couche et à ses baisers ? ... Longtemps, le châtelain repoussa le vil soupçon...

L'homme est toujours l'artisan de sa perte.

Dans la nuit, le sire de Gliers épie sa femme... Il la suit à une faible distance
sur les bords du Doubs, car c'est de ce côté qu'elle se dirige. Il dissimule son
ombre derrière les saules et les arbustes, puis courant, il atteint le lieu où
elle s'est arrêtée. Sur l'onde tranquille, éclairée par les rayons de la lune bla-
farde, un léger frôlement se produit dans les roseaux et sous cette clarté blanche
il aperçoit qui ? ... Son épouse plongeant dans la rivière, puis jouant avec vo-
lupté dans l'eau mouvante! Il reconnut alors que l'épouse du sire de Gliers était
une sirène à la queue de poisson!... Cette révélation marqua l'écroulement de son
bonheur, l'enchantement était rompu!...

Le châtelain, la tête basse, regagna son manoir! Il était veuf... et sa vie s'é-
coula dès lors dans les tribulations.

1) Un bas-relief de la fontaine de la rue des Malvoisins, à Porrentruy, représente une sirène.
Cette image évoque-t-elle le souvenir de la sirène, du Doubs ou de la vouivre ? ...


Beuret-(Frantz), Jos(eph)

Les plus belles légendes du Jura.
Préface de Virgile Rossel. Ill. de l'auteur.


Lausanne, Ed. Spes, 1927, IV + 125 p., ill. pl. 4.

BA 6597 / BJ 3017
Réédition:
illustrée de bandeaux et de 46 dessins à la plume de l'auteur, suivie d'un cahier d'autres compositions sur ces thèmes.
Préface de René Zahnd.
Porrentruy, Editions du Pré-Carré, 1983, p. 125-128.

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