Saint-Ursanne, notre bonne ville (1)
Quelques mots de son histoire, de sa Collégiale, de son
tourisme, de ses industries et de son actualité
(1) Premier prix du concours de composition de l'ADIJ 1951. Ce travail a été illustré de nombreux dessins en couleurs, que pour des raisons de prix nous n'avons pas pu
reproduire ici.
Les Intérêts du Jura
N° 9, Septembre 1951, p. 146-156
B 3183
Petite chronique
Notre petite ville est située au nord-ouest de la Suisse, sur la rive droite du
Doubs et la voie ferrée Delémont-Porrentruy, à mi-distance de ces deux localités
et à 10 kilomètres de la frontière française. Elle est à 440 mètres d'altitude,
blottie au pied du flanc sud du Mont-Terri et du flanc ouest du massif des Ran-
giers. La ville compte 1200 habitants et 250 familles. Comprise dans le district
de Porrentruy, la ville a une étendue de 11 1/2 km2, soit 210 ha. en prés, 140
ha. en pâturages, 700 ha. en forêts et le reste en assises, rivières, etc. ! La
commune comprend aux environs de la ville 7 fermes ! Chaque propriété est d'un
seul tenant. On peut se rendre à Saint-Ursanne par le chemin de fer et par des
routes en mauvais état. La route des Malettes, la plus importante, mérite spécia-
lement une réfection.
L'industrie fait vivre notre population. Il y a 4 fabriques: les Usines Thécla,
la Manufacture de boîtes de montres Vve Paul Bouvier, la Fabrique de Chaux et la
Fabrique de boîtes de montres Gaston Stouder. Ces fabriques occupent près de 400
ouvriers; un quart de ceux-ci viennent de l'Ajoie et de la Vallée de Delémont. Les
agriculteurs vivent de l'élevage du bétail et de la production du lait.
Après le travail, jeunes gens et adultes se réunissent dans les sociétés artisti-
ques et sportives. Depuis 1940, une vingtaine de maisons familiales et de bâtiments
locatifs ont été construits. Toutes les rues de la ville sont pavées. Deux des
trois portes d'entrée en ville ont été rénovées. Cettte année, on reconstruit la
tour du guet et on relève les vieux remparts. La société d'embellissement s'occupe
de garder le cachet pittoresque de la ville.
Le conseil communal est présidé par M. Joseph Migy, maire; le secrétaire communal se
nomme M. Auguste Feune; le chef de gare est M. Georges Bürn. La paroisse catholique
est dirigée par M. le Doyen Stékoffer, assisté d'un vicaire. M. le Doyen est prési-
dent de la commission d'école. Notre maître s'appelle M. G. Cramatte.
L'histoire
Jadis, au VIIe siècle, des moines irlandais traversèrent l'Europe. Ils évangéli-
saient la Gaule et l'Helvétie. Le travail de ces missionnaires était d'une gran-
de valeur. Partout ils étaient aimés.
Ils séjournèrent un certain temps dans un couvent à Luxeuil, au pied des Vosges.
Malheureusement ils en furent chassés. Ils prirent chacun des directions diffé-
rentes. Colomban et Ursanne, deux de ces saints, vinrent en Helvétie. Ils arri-
vèrent à Zurich, où ils se quittèrent. Ursanne se retira dans la vallée du Doubs
qui, autrefois, était une contrée sauvage. Il découvrit dans le flanc de la mon-
tagne une grotte creusée dans le rocher. Il s'y établit. Il se fit ermite et
passa une vie toute particulière. Pour nourriture il n'avait que des herbes sau-
vages, et l'eau qu'il trouvait au ruisseau. Notre bon saint préférait la solitu-
de au monde bruyant. Il se sentait heureux dans sa grotte où le regard de Dieu
s'abaissait jusqu'à lui. Quand la nuit descendait sur la terre, quand les hommes
se reposaient, Ursanne veillait. Au bout de quelques années, il groupa autour de
lui de nombreux disciples, qui fondèrent un monastère. Saint-Ursanne mourut en
l'an 620, après avoir eu la joie de voir son oeuvre en plein épanouissement.
Un autre saint lui succéda, nommé Wandrille. Ce dernier transforma alors les
cabanes des moines en un vaste couvent. Il construisit aussi une chapelle, en
l'honneur de Saint-Pierre. Son travail terminé, il se rendit à Rouen.
Hélas, tout passe, les années, les hommes même. La période de S. Ursanne, ap-
pelée la période colombanienne, allait prendre fin. La règle de S. Colomban
fut remplacée par celle de S. Benoît. La règle bénédictine fut observée pen-
dant quatre siècles sur les bords du Doubs. La région dépendait de l'archevê-
ché de Besançon. La deuxième période, la bénédictine, s'acheva par la querel-
le des Investitures, en l'an 1077. Les moines de Saint-Ursanne et de Moutier-
Grandval prirent le parti de S.S. le pape Grégoire VII contre l'empereur
Henri VI. L'empereur apprenant cette attitude, les chassa. Après l'expulsion
des moines, la communauté religieuse renaît en 1119 et, juste à ce moment,
commence la période prévôtale. Les chanoines et les chapelains n'étient plus
dirigés par un prieur ou un abbé. Ils avaient comme chef, comme supérieur,
un prévôt. Il y eut 42 prévôts de 1119 à 1793, date de la suppression du cha-
pitre de Saint-Ursanne. La collégiale est le témoignage de cette histoire
intéressante et de ce passé glorieux.
Au XVIIe siècle, une guerre vint troubler la vie paisible des habitants de la cité
des bords du Doubs. Commencée à Prague, elle étendit ses ravages dans l'Evêché de
Bâle. Jusqu'en 1633, notre pays n'eut pas à souffrir de la présence de soldats,
mais à dater de 1634, durant cinq longues années, l'Evêché tout entier fut en proie
à toutes les horreurs de la guerre. C'était une suite ininterrompue de troupes à
moitié sauvages qui combattaient, volaient, pillaient et incendiaient. Des compa-
gnies envahirent le château et la bourgade de Saint-Ursanne. La ville et toute la
Prévôté eurent à subir les frais énormes de l'entretien de ces soldats. Témoins et
victimes de toutes ces atrocités, les habitants étaient révoltés et ils jurèrent de
détruire cette bande de démons.
Dans la nuit du 13 au 14 octobre 1635 quelques habitants profitent du sommeil de
la garnison, pénètrent dans le château et égorgent les Français. Lorsque le com-
mandant Braun, qui était à Porrentruy, apprit cette nouvelle, il pâlit de colère,
et il le fit savoir au comte de Suze. Ce dernier menaça de mettre le feu aux qua-
tre coins de la ville. Mais les habitants supplièrent le comte de Suze. Et par
bonheur, une nouvelle garnison d'Impériaux vint remplacer les Français. Les habi-
tants de Saint-Ursanne n'eurent, de ce fait, plus à s'inquiéter des menaces du
commandant français, puisque son armée avait perdu la ville.
A la suite de ces passages incessants de troupes de divers pays, la peste s'était
déclarée. Le fléau faisait de tels ravages que des familles entières étaient
mortes.
Leurs maisons vides tombèrent en ruines ou devinrent le repaire des bêtes fauves.
Les vivres commencèrent à manquer et la famine se fit sentir, car les habitants
devaient nourrir les soldats.
Ce n'est qu'en 1648 que la paix fut signée, et permit au pays de sortir lentement
de ses ruines.
En l'an 1789, la France fit une révolution. Après quelques années, notre région,
l'Evêché de Bâle, fut occupée par les Français. Notre petite cité, au fond de
cette vallée, a aussi connu les horeurs de cette période. Des Français vinrent
s'installer dans notre ville. A cette époque, on n'aimait pas les ecclésiasti-
ques, ces derniers furent chassés. Les soldats ayant besoin de bronze pour cons-
truire les armes de guerre s'emparaient de nos magnifiques cloches. Notre petite
cité possédait un trésor qui se trouvait dans notre collégiale. Il fut également
volé. Notre belle collégiale peinte de différentes couleurs fut entièrement
blanchie, par mesure disait-on, d'hygiène. Aux trois portes de la ville, dans le
cloître même, il y avait des reliefs. On les tailla au ciseau. Notre ville fut
entièrement ruinée. C'était vraiment la misère.
Le beau grand château dominant la ville, fut vendu pour de grandes sommes à un
M. Frossard. Les autorités d'occupation exigèrent que les prêtres prononcent un
serment devant elles, comme ça se fait de nos jours dans certains pays où la
liberté religieuse n'existe plus. Pendant cette période, on mit aussi des sol-
dats à la disposition de Napoléon pour aller combattre sur les champs de ba-
taille de l'Europe.
L'Evêché de Bâle a connu durant son existence de terribles périodes, mais aucune
ne fut plus tourmentée que le début du XIXe siècle. Au Congrès de Vienne, l'Evê-
ché de Bâle fut rattaché à la Suisse et au canton de Berne.
La Prévôté de Saint-Ursanne cessa d'exister. Mais les habitants devinrent
Suisses.
En juin 1940, les Allemands envahirent la France et causèrent dans toute la ré-
gion de la frontière une véritable panique. Les Français approchaient de plus
en plus de notre Suisse. Quel esprit d'agitation saisit la population lorsque
bientôt la nouvelle nous fut apportée que les Français et les Polonais passe-
raient dans notre cité !
Le froid dans le coeur, la peur sur le visage, tels nous apparurent ces gens.
Ayant marché sans relâche des journées entières, fatigués, attristés par le
voyage et l'angoisse, ces nombreux fugitifs arrivèrent à Saint-Ursanne les 19 et
20 juin. Durant trois jours et trois nuits des centaines de véhicules de toutes
espèces ainsi que 3000 pauvres soldats défilèrent bruyamment dans nos rues. Nos
troupes distribuèrent 3000 rations de pain, 200 kg. de fromage, 2000 litres de
chocolat, 2000 litres de soupe et 3000 litres de thé. Les bourbakis de 1940 fu-
rent très bien accueillis dans notre pittoresque citadelle. Mais ceux-ci ne pou-
vaient dormir à la belle étoile. Il fallut songer à leur faire passer la nuit.
A cette occasion nos bourgeois firent au mieux pour loger le plus de monde pos-
sible. La halle de gymnastique, la collégiale, l'école, l'asile, tout fut occu-
pé. Les civils mirent leurs propres chambres à disposition. Bref, il ne restait
cette nuit-là plus de lits vides. Quelles impresssions, quelle vision il me res-
te de ces bataillons de fantassins, ces colonnes sanitaires, ces escadrons de
spahis, abrutis de fatigue.
La Collégiale
Par dessus les toits réguliers, visible de partout, la collégiale dresse vers le
ciel sa tour massive, surmontée d'un léger clocheton. Cette église est l'un des
monuments d'architecture les plus remarquables du Jura. Elle date des XIIe et
XIIIe siècles. Elle est divisée en quatre parties: la tour, le vaisseau, les bas-
côtés et le chevet. Le clocher est coiffé d'un toit à bâtière, il est de style
roman. Il est surmonté d'un clocheton qui enlève un peu de lourdeur à cette impo-
sante construction. Une inscription indique qu'il s'est écroulé en 1441.
Le vaisseau avec ses murs très épais, est soutenu par des piliers appelés contre-
forts. Les bas-côtés soutiennent aussi les murs qui menaceraient de s'écrouler en
supportant la lourde voûte. Le chevet a un toit à cinq pans, et trois belles fe-
nêtres romanes. Là, le travail est plus soigné que partout ailleurs. Sous cette
partie de l'église se trouve la crypte qui est éclairée faiblement par trois fe-
nêtres à plein cintre, simples mais belles. Sur le montant de l'une d'elles, on
remarque la signature des maîtres-d'oeuvres qui achevèrent peut-être la collé-
giale.
Quand on entre dans l'église, ce qui frappe de prime abord, c'est la hauteur des
colonnes et l'épaisseur des murs. La nef principale est divisée en plusieurs
travées. La voûte aussi est formée de plusieurs parties qui correspondent aux
travées.
Dans notre collégiale romane, la voûte est, chose curieuse, de style gothique;
chacune de ses travées est formée de deux arcs-doubleaux et d'une croisée d'o-
gives. Ces deux éléments reposent sur des demi-colonnes et des quarts de co-
lonnes. Les travées sont terminées par des clefs de voûte où sont inscrits les
dates de construction. Les chapiteaux des piliers sont sculptés d'une manière
primitive. Les murs sont peints de fresques et de dessins géométriques. Dans
la grand'nef ils sont percés de petites fenêtres en plein cintre. Les fenêtres
sud ont été bouchées par la construction des chapelles. Le Baldaquin sur le
maître-autel date de 1768. Il est très riche, mais il ne convient pas à notre
église de style simple et robuste. Sous le maître-autel se trouve le sarcophage
de Saint-Ursanne. Les orgues et la chaire sont de style baroque. La chaire est
l'une des plus remarquables de Suisse. Sous le choeur se trouve la crypte. En
entrant dans ce lieu, on a une impression de piété. Le cloître encadrant un
petit cimetière fut jadis une promenade pour les moines. Le portail qui retient
particulièrement des visiteurs, est situé au sud et construit dans le mur la-
téral de l'édifice. Ce portail date du XIIe siècle; il est en pierre calcaire
de notre région et de style roman. Il y a trois colonnes de chaque côté et
quatre pieds-droits. Le tympan est encadré de voussures. Les hauts-reliefs
sont surmontés d'une corniche. Les colonnes supportent les chapiteaux. Les
trois chapiteaux de gauche montrent les péchés du monde, la méchanceté, la
séduction, l'orgueil. Les trois chapiteaux de droite montrent les quatre
évangélistes, St-Marc, St-Jean, St-Luc, St-Mathieu. Le tympan représente le
paradis, le Christ assis au milieu tenant dans une main un livre et dans
l'autre le sceptre. De chaque côté du Christ, il y a deux anges, en bas
St-Paul avec les épitres, et Pierre avec des clefs; derrière eux se trou-
vent quatre anges.
Tous les dimanches des gens de toutes les régions de la Suisse viennent admirer
notre collégiale. Nous avons le privilège de la voir chaque jour.
Le tourisme
Saint-Ursanne est une jolie petite cité blottie au fond d'une vallée profonde et
sauvage, arrosée par le Doubs. Le touriste se plaît à venir contempler les vieil-
les maisons groupées autour de la magnifique Collégiale. Les rues étroites et
courbes se glissent entre les maisons aux avants-toits prononcés. Les plus vieil-
les bâtisses ont des tourelles servant de cage d'escalier. Une habitation bour-
geoise a même un balcon fermé avec des écussons magnifiques. Enfermée autrefois
par de puissants remparts et resserrée par le Doubs, la ville a gardé ses ancien-
nes portes dont l'une présente sur sa façade, les armoiries de la ville: d'ar-
gent à un ours de sable tenant une crosse d'évêque d'or. La ville offre son ar-
chitecture particulière. Les fontaines sont très belles. Chaque colonne est sur-
montée d'un chapiteau finement sculpté. Devant la Collégiale, la fontaine de
Mai, avec une colonne au chapiteau de style corinthien supportant St-Ursanne et
son ours, fait l'admiration de tous. Le pont aux trois arches moussues enjambe
le Doubs. Au milieu, sur un socle lourd, se dresse, en sa robe de pierre, la
statue de Saint-Jean Népomucène. Pour venir visiter notre ville il faut traver-
ser de nombreux tunnels et passer sur le superbe viaduc de la Combe Malrang.
Les automobilistes arrivent par les routes de la Croix et des Malettes.
Au croisement des routes de la Caquerelle et des Rangiers sur un socle de granit
se dresse la majestueuse Sentinelle.
Saint-Ursanne a une grande renommée, elle est connue au loin par le tourisme. Pen-
dant la belle saison et particulièrement le dimanche une foule nombreuse de prome-
neurs viennent envahir notre petite ville. Tous ces gens sont des visiteurs, des
familles en visite et des sociétés. Le samedi on voit descendre de la gare des
pêcheurs chargés comme des ânes. Ils portent de grands sacs au dos et leur ligne
dans un étui en étoffe. Ils regardent en passant la ville et vont s'installer sur
les rives du Doubs. Les pêcheurs cachés dans les saules sont des heures à tenir
leur ligne sans rien prendre. Puis parcourant les rues étroites bordées de mai-
sons aux toits irréguliers, ils trouvent des hôtels très accueillants qui leur
offrent les truites délicieuses du Doubs. On y sert la truite au bleu et à la
meunière. Le dimanche c'est dans les hôtels qu'on a beaucoup de travail pour bien
servir et garder une bonne réputation. Tous ces gens sont attirés par les mets
de choix qu'ils trouvent dans les restaurants. Ceux qui ont déjà visité cette
ville en ont gardé un bon souvenir. Elle a gardé son charme de vieille ville, et
c'est pourquoi elle est tant aimée.
Bonnes recettes
La truite au bleu
Pour la cuisson de la truite au bleu, les écailles et les nageoires du poisson ne
doivent pas être enlevées. La truite doit être vidée délicatement sur une table
mouillée. On l'ouvre en l'incisant rapidement de la queue aux branchies et en
faisant attention à ce que le fiel qui se trouve près des branchies ne soit pas
coupé. Le poisson doit être lavé proprement.
Pour obtenir le court-bouillon, on met un litre d'eau dans une marmite avec un
poireau, un oignon piqué et deux décilitres de vin blanc. Laisser cuire le court-
bouillon un quart d'heure, puis retirer la marmite du feu et enlever les assai-
sonnements. Alors mettre tout de suite le poisson dans le court-bouillon et le
laisser cuire 10 minutes. Si l'on veut servir la truite comme il faut, on la met-
tra dans une poissonnière et on décorera le plat d'un citron et d'un bouquet de
persil. En mangeant la truite on se servira de beurre noisette. Le gourmet n'ou-
blie pas une bonne bouteille de vin blanc ! Pour manger la truite au bleu, on
l'ouvre par la moitié et on enlève l'épine dorsale, de la tête à la queue.
La truite à la meunière
Pour cuire la truite à la meunière, les préparatifs sont différents. On mélange
du lait avec de la farine. On sale le poisson et on le saupoudre d'un peu de poi-
vre. On verse 4 cuillerées d'huile dans une casserole où l'on fait frire le pois-
son. Pour mieux conserver la forme du poisson quand on le cuit, on devrait tou-
jours faire de légères incisions à la truite. Il faut chauffer l'huile dans une
poêle. Dès qu'elle commence légèrement à fumer, on y plonge le poisson qui vient
d'être passé dans du lait et de la farine. Il faut retourner la truite souvent
pour quelle se dore bien. Il ne faut pas la rôtir trop longtemps. Le poisson
doit cuire 12 à 15 minutes. Quand le poisson est bien doré, on le place sur un
plat chaud et on l'arrose de beurre noisette. Et pour terminer, on le saupoudre
de persil hâché. Le plat sera garni de quartiers de citron et d'un bouquet de
persil. La truite servie très chaude se mange à la fourchette. Chacun la sa-
voure.
Les anciennes industries
Jusqu'à la fin du siècle dernier, les habitants de la petite cité du Clos-du-
Doubs, étaient, en été, charbonniers, agriculteurs, flotteurs de bois, pê-
cheurs, tanneurs. Pendant les journées et les soirées d'hiver, à la lueur
d'une lampe à huile, les gens pratiquaient d'autres métiers: menuisiers,
charpentiers, selliers, serruriers. Les cordonniers et les tailleurs travail-
laient pendant la journée à domicile chez les particuliers. Chaque ménage,
possédait un champ de lin; pendant les journées d'octobre, les jeunes filles
le braquaient, c'était pour elles un joyeux divertissement. Comme la région
possédait d'immenses forêts, il fallait tirer parti de tout ce bois. Heureu-
sement d'habiles artisans savaient l'employer, ils fabriquaient différents
meubles: des coffres, des bancs, des chaises, et des tables, de ces bahuts
si magnifiquement sculptés. Il y eut aussi les scieurs de long. Plus tard
sur les rives du Doubs s'établirent des scieries hydrauliques qui accomplis-
saient le travail plus lestement.
Bellefontaine situé en aval de Saint-Ursanne était le centre industriel de la
région. Un bourgeois de Porrentruy monta en 1563 une forge qui n'eut qu'une
courte durée. En 1753, elle fut rouverte par le Prince-Evêque Guillaume de
Rinck. Celui-ci construisit en même temps une fonderie. Plus tard, une fabrique
d'acier et une usine d'armes à feu furent aussi installées à Bellefontaine. Les
minerais exploités à Saint-Ursanne étaient lavés au Moulin des Lavoirs et con-
duits à la fonderie de Bellefontaine où se trouvait un haut-fourneau.
Pour faire de l'acier, il fallait encore de la houille et la région n'en possé-
dait pas. En revanche, la Prévôté de Saint-Ursanne était couverte d'immenses fo-
rêts. On en fit du charbon qu'utilisaient alors les forges de Bellefontaine.
L'acier que fournissaient ces forges, était donc fait avec du charbon de bois,
ce qui le rendait plus doux et plus résistant, aussi l'appréciait-on beaucoup.
En 1868, la ville de Saint-Ursanne vota une grande somme d'argent, afin de pou-
voir posséder une ligne ferroviaire et avoir des relations avec les autres ré-
gions du Jura et de la Suisse. Saint-Ursanne dut céder à l'Etat de Berne une de
ses belles forêts, celle de Tariche car il fallait pour relier Porrentruy à De-
lémont construire des tunnels traversant les montagnes et des viaducs franchis-
sant les combes.
Les deux grands tunnels du Clos-du-Doubs, le viaduc de la combe Malrang, la voie
ferrée, furent inaugurés en 1878. Malgré les fortes dépenses, Saint-Ursanne a
tiré des avantages importants de l'installation des chemins de fer. Notre ville
a été sortie de son isolement. Nous pouvons même dire que depuis cette époque,
elle est devenue un centre industriel du Jura.
Les industries
La fabrique de chaux.
Nous sortons de la ville et nous montons à la gare. Dès que nous arrivons près
du bâtiment des C.F.F., la fabrique aux toits blanchis par la chaux apparaît à
nos yeux.
D'après les renseignements donnés par M. le directeur, l'exploitation débuta en
1908. Le fondateur fut M. Jakomet.
Nous allons commencer notre visite par les carrières et la finir à l'expédition
de la marchandise.
Dans les carrières situées au fond de longues galeries pareilles à des tunnels,
les ouvriers extraient la pierre à coup de mines. C'est un calcaire blanc et
très tendre; il est pur. Les carriers forent des trous avec des mèches de car-
riers de 3 à 4 mètres. Il font sauter les mines avec de la cheddite ou de la
poudre noire, en 3 ou 4 minutes. La pierre saute en grands blocs que les hommes
cassent en blocs plus petits qui sont généralement d'un dm3. Puis ils les enva-
gonnent et transportent cette pierre vers une machine, où les morceaux de cal-
caire sont séchés à la chaleur. Ensuite ils sont passés dans un concasseur. Les
ouvriers tirent 20 m3 de pierre par jour, et ils fabriquent 12 tonnes de chaux.
Nous continuons notre visite et nous arrivons près des fours. Il y en a trois
dont deux sont en activité. Les pierres sont amenées par wagonnets près des
fours. Ils sont revêtus intérieurement de briques réfractaires. Et voici comment
se présente un four avant d'être allumé. Au fond un ouvrier met une couche de
copeaux, ensuite du petit bois, du plus gros et dessus, d'autres ouvriers mettent
alternativement une couche de 250 kilos de coke, et une couche de 1400 kg. de
pierres, et ainsi jusqu'à ce que le four soit rempli. Pour allumer le four, il y
a une cheminée qui se trouve au milieu de celui-ci par laquelle on laisse descen-
dre un torchon de papier imbibé de pétrole. Le papier allume les copeaux et le four
est en activité. La pierre est cuite et devient de la chaux vive. Au fur et à me-
sure que le calcaire descend, le four est rechargé par le haut. Un m3 de calcaire
donne 750 kg. de chaux et 750 kg. de gaz carbonique.
Nous descendons et nous voyons un ouvrier qui à la sortie du four trie la chaux
vive. Il en met dans des tonneaux et la bonne il la passe dans le réfrigérateur,
où elle baigne dans de l'eau. Elle n'est plus en morceaux, mais elle est réduite
en poudre qui s'appelle la chaux éteinte. La mise en sacs est faite par deux
hommes. Les sacs sont mis en dépôt ou bien ils sont expédiés tout de suite. La
fabrique envoie la chaux dans toutes les parties de la Suisse. Par contre de
l'étranger elle reçoit du charbon. La chaux a différents emplois: elle est uti-
lisée pour les constructions, pour blanchir et désinfecter les étables, et pour
améliorer les terres décalcifiées, pour préparer la bouillie bordelaise, pour
les mortiers hydrauliques, les ciments. Depuis sa fondation, la fabrique de
chaux a pu expédier plus de 25 mille wagons de marchandises, soit sept cents
wagons chaque année. Elle n'a jamais connu le chômage.
La Manufacture de boîtes de montres.
Grâce à l'autorisation du directeur de la fabrique, M. Grimm, nous sommes allés
visiter la Manufacture de boîtes de montres.
Nous avons été reçus par le fils de M. Grimm qui a bien voulu nous expliquer la
fabrication des boîtes de montres et le fonctionnement des machines durant toute
notre visite.
Tout d'abord, nous sommes entrés dans son bureau où il nous a montré différentes
boîtes de montres et nous a expliqué qu'une boîte peut se fabriquer en acier,
nickel, aluminium, laiton ou maillechort. Selon le métal, on étampe la boîte à
froid ou à chaud.
Du bureau, nous avons passé chez le créateur des modèles de boîtes que demandent
les clients. Des cahiers entiers de dessins nous ont été présentés. Si le modèle
est intéressant et que le client le commande, les mécaniciens préparent les étam-
pes en acier.
Il y a plusieurs sortes de boîtes de montres, mais la boîte ordinaire se compose
de 3 parties: la carrure, le fond, la lunette.
Nous sommes allés chez le dessinateur qui fait les dessins techniques, travail dif-
ficile et précis, puis au magasin plein de plaques et de barres de métal. Ensuite
nous avons passé à la partie principale de l'usine, c'est-à-dire où se trouvent les
grandes machines à frapper et à tourner.
Une boîte de montre se fabrique de la manière suivante: une barre de maillechort
est sciée par petits bouts de 4 cm. placés dans un four électrique chauffé à plus
de 800 degrés. Ensuite un ouvrier retire les bouts rougis et un autre les frappe,
les étampe aussitôt au balancier à friction. On obtient une carrure grossière, à
laquelle on enlève la bavure au découpoir.
Après, le modèle passe au tournage sur un tour d'ébauche, ensuite sur d'autres
tours automatiques ayant plusieurs burins pour tourner la boîte et lui donner sa
forme. Après cette opération, la boîte passe sur des tours revolver qui la termi-
nent. Puis elle va à l'achevage où, avec des limes, les dernières facettes sont
terminées, les trous de barrettes percés.
Au polissage, la boîte est passée sous des feuilles d'émeri, sous des brosses,
sous des feutres et des cabrons qui tournent, actionnés par de petits moteurs
électriques.
La boîte est alors décapée, puis portée au département du plaqué galvanique. Elle
est de nouveau lavée puis séchée dans une essoreuse électrique. Un ouvrier spé-
cialisé trempe une série de boîtes dans des bains d'or chauffés à une température
de 30 degrés. Ces bains sont traversés par un courant électrique. La boîte ainsi
plaquée est gravée de la marque de fabrique sur un pantographe.
La boîte terminée est examinée avant l'expédition pour constater si elle corres-
pond à la commande. Elle est alors livrée à une fabrique d'horlogerie de notre
pays. La Manufacture Vve Paul Bouvier construite en 1875 et agrandie en 1914, a une
grande importance dans notre petite cité. Elle occupe près de 150 ouvriers et ou-
vrières. Elle fabrique plusieurs centaines de boîtes de montres par jour. Nous es-
pérons que cette industrie continuera toujours à prospérer chez nous.
Les Usines Thécla.
Samedi matin, dès 9 heures, nous avons visité les Usines Thécla en compagnie de
M. Trümpy, directeur et de M. Barré, fondé de pouvoirs. En premier lieu, le di-
recteur nous a montré par un dessin schématique le procédé de fabrication depuis
le sciage des barres jusqu'à l'expédition des pièces.
Ensuite nous avons passé dans le magasin où sont entreposés les importants stocks
de barrres de métaux non-ferreux: laiton, maillechort, aluminium et ses alliages,
cuivre. Il y en a plusieurs tonnes.
Chacune de ces barres mesure 4 à 5 mètres de long et quelques centimètres de diamè-
tre. Elles sont transportées dans un atelier où un ouvrier les place une à une sur
une machine et elles sont sciées en bouts ou lopins de 5 à 15 cm. Un ouvrier con-
duisant un petit chariot à moteur transporte ces lopins à la frappe. L'atelier de
la frappe est impressionnant. Une vingtaine de balanciers à friction de plusieurs
tonnes chacun sont alignés sur plusieurs rangées.
La plus grande des presses a une pression de 570 tonnes. Les lopins de laiton
sont chauffés dans un four électrique à une température de 750 à 800 degrés. Un
ouvrier les retire tout rouges avec une barre de fer et les glisse, un à un, dans
un petit chéneau qui amène chaque bout à la portée du frappeur. Cet ouvrier prend
un lopin avec une pince et le pose sur l'étampe. Il appuie sur une pédale avec le
pied et voilà la grande presse qui se met en mouvement. Le pas de vis se déroule,
la roue tourne, les deux parties de l'étampe se rejoignent dans un bruit sourd.
Le lopin est écrasé, il a reçu la forme d'une clé, d'un écrou, d'un manette, etc.,
selon la forme des étampes ou outillage en acier trempé. Le frappeur serre sur une
pédale et la presse remonte. Alors l'ouvrier avec l'aide de l'extracteur automati-
que fait sortir la pièce étampée, encore chaude et entourée d'une bavure, c'est-à-
dire du métal en trop. Cette bavure est enlevée sur un découpor à froid. Les piè-
ces oxydées et rendues grises par l'étampage à chaud subissent un traitement. El-
les sont trempées dans des bains d'acide sulfurique et nitrique, puis plongées
dans des bassins pleins d'eau. Elles reprennent leur belle couleur primitive du
métal jaune ou rouge. La pièce ébarbée est donc décapée. Certaines pièces en alu-
minium subissent encore un traitement thermique dans des fours spéciaux. La pièce
est alors prête pour l'usinage. Il faut qu'elle passe sur divers tours automati-
ques. Elle doit être tournée, perçée, fraisée, filetée, taraudée. Un tour automa-
tique coûte 30,000 francs.
Nous entrons enfin dans un atelier qui s'appelle la mécanique. Là se trouvent les
apprentis qui liment, percent, scient ou travaillent sur les tours. Un chef d'ap-
prentissage les surveille et leur enseigne les différentes parties et les nombreux
procédés de la mécanique. C'est dans cet atelier que des ouvriers spécialisés fa-
briquent les outillages en acier. Pour les rendre plus résistants, on les chauffe
dans des fours à une température de 1200 degrés, puis les étampes sont trempées
dans des bains d'huile. Il y a, là aussi, d'importants stocks de grosses et lour-
des barres d'acier.
Il existe 18,000 modèles conservée sur des rayons. Chaque semaine, de nouveaux mo-
dèles ou outillages s'ajoutent à cette imposante collection. Les pièces usinées
sont expédiées aux clients dans toute la Suisse. Un camion les transporte chaque
jour, en plusieurs voyages, les caisses que le train conduit à la nombreuse clien-
tèle.
Par le procédé du matriçage à chaud, ces usines font des pièces de tous genres.
Elles sont bien organisées et ont une grande renommée dans notre pays. C'est une
importante industrie qui occupe 150 ouvriers. Cette usine nous a laissé, à nous
écoliers, une idée de ce qu'est la vie des fabriques. Nous souhaitons sa prospé-
rité.
Un beau poème...
SAINT-URSANNE
Dans le jour indécis de l'automne lassé
Qui voile ses toits bruns, ses maisons d'un autre âge,
Saint-Ursanne endormie au bord du Doubs sauvage
A le charme apaisant d'un rêve du passé.
L'air tranquille et clément du bon temps d'autrefois
Demeure dans ses tours, dans ses portes altières
Dans son cloître ajouré, dans ses fontaines claires,
Sur ses chemins pavés et sur ses vieilles croix
Une paix bienfaisante émane de ce lieu
Qu'ennoblit, avant tout l'antique sanctuaire
Tout vibrant de ferveur et d'ardentes prières
Qui montent chaque jour de ses autels à Dieu.
Au milieu du vieux pont, sur un socle pesant
Saint-Jean Népomucène, en sa robe de pierre,
D'un regard bienveillant, le geste tutélaire,
Accueille l'étranger et bénit le passant.
A contempler la ville en ce jour finissant,
Le voyageur ému goûte un plaisir intense,
Et l'âme vagabonde et sans grande espérance,
Se retrempe, en cet air de douceur et d'encens.
Tiré de: Un oiseau chantait... ADÈLE SAUTEBIN
... et un beau texte
LE DOUBS
Il coule à travers la désolation infinie des plateaux jurassiens, les hautes cluses où il réveille des siècles d'ombre. Fleuve frontière, il côtoie
longuement deux pays, pénètre en Suisse pour rejoindre enfin la France et un pays proche de sa source. Fleuve sans affluents, bien moins
enrichi par les torrents qu'appauvri par les fuites de ses eaux et qui sans cesse se reforme et se développe, il se fraie une route de hauts
couloirs avant de trouver en plaine sa liberté et son repos. Il ne prend que tardivement sa place dans le beau régime fluvial de la France.
Il ne franchit les rapides et les barrages que pour se reformer sans cesse dans des bassins et connaître une lente progression...
Il a connu la vie, les colonies des hommes, le passage des marchands, des soldats, des voyageurs et des fugitifs. Sur ses rives des routes se sont
creusées, des monastères, des cités ont connu la grandeur et le déclin. Mais le Doubs chaque année davantage recouvre sa solitude ancienne.
Il reprend son caractère, son mystère et les villes qu'il baigne, Saint-Ursanne ou Dôle, ne changeront plus.
On trouvera aux rives du Doubs, sur les traces éphémères des années et des hommes, un aspect définitif, et bien moins l'image de la mort que
celle de l'éternel.
Tiré de Le Doubs. LOUIS LOZE
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