SAINT-URSANNE ET SA COLLEGIALE

ORNEMENTATION
Le grand principe médiéval d'ornemantique a été la subordination des arts plasti-
ques à l'architecture.

Nous en avons déjà vu les applications en sculpture pour les colonnes et les cha-
piteaux.

Les fonts baptismaux remontent aux XIe siècle et proviennent de l'ancienne église
paroissiale.

Ils sont en forme de cuve hexagonale, montée sur un pied terminé par quatre griffes
ovoïdes. A part ces fonts baptismaux et les chapiteaux, rien ne reste dans la col-
légiale, de la sculpture primitive. Par contre, l'église est riche en peintures
médiévales.

Sur les piliers des arcades nord de la première travée, deux fresques d'une grande
valeur au point de vue archéologique représentent le martyre et la gloire des apô-
tres St-Pierre et St-Paul: St-Paul agenouillé incline une tête chauve et barbue
sous l'épée du bourreau. Au-dessus, St-Pierre, imberbe, avec tonsure monacale est
lié à une croix la tête en bas.

Dans la fresque qui fait vis-à-vis à la première, les deux saints sont en ornements
pontificaux, St-Pierre avec la tiare et les deux clefs. On retrouve la même concep-
tion dans une peinture de l'église de Civray, dans la Vienne, et cette peinture est
de la fin du XIIe siècle.
Sur le pilier suivant, dans une fresque qui semble par le dessin sinon par le colo-
ris, postérieure aux précédents, St-Jean-Baptiste, si populaire au moyen âge, mon-
tre un agneau crucifié. Il semble bien que ce soit la copie picturale d'un haut re-
lief représentant le Baptiste au portail St-Gall de la cathédrale de Bâle.

La fresque la plus suggestive est celle qui représente la Justice. Voici un ange
ailé, jeune homme imberbe au visage régulier, digne, grave. Il porte une balance
romaine à deux plateaux en forme de navicelle, dont l'un s'abaisse portant un être
humain minuscule. Une tête émerge de rayons simulant les flammes, moqueuse, énigma-
tique, une main serre un trident.

L'exécution de cette peinture est sans doute fort primitive: des préparations ver-
tes sur lesquelles sont posées des lumières jaunes et rouges et des ombres brunes
ou bleues; les contours sont cernés de traits pesants, en noir, et le modelé, in-
diqué par des lignes raides et anguleuses. C'est la conception populaire de la
peinture: un dessin coloré. On remarquera la grandeur relative des personnages,
suivant leurs fonctions, leur distribution, le sens décoratif général de la fres-
que, qui s'adapte si aisément à l'édifice lui-même.
Cette fresque figure l'ange de la justice pesant l'âme d'un défunt après la mort.
Selon que les actions bonnes ou mauvaises sont les plus lourdes, l'âme suivra
l'ange ou le démon. L'ange est calme comme il sied à la justice, le diable manie sa
langue aussi bien que sa fourche.

En examinant cette naïve image murale, on se souvient involontairement de cette ré-
flexion de Vogüé devant les "diables velus à tête de porcs et de singes" du portail
de la Cathédrale de Fribourg: "Je pensais que dans quatre mille ans, si tout a som-
bré de notre civilisation, si un archéologue trouve cette seule pierre, on écrira
des mémoires sur le grossier fétichisme de ce peuple qui adorait les bêtes; ce sera
la religion de Pascal et de Leibniz qu'on qualifiera de la sorte".

De même ici, on peut s'étonner de l'idée puérile que les gens du moyen âge se fai-
saient de la Justice ! La justice est une notion claire, compréhensible pour ceux
qui ont l'habitude de manier des abstractions, mais enfin c'est une abstraction.
Elle est donc difficilement accessible dans son essence à ceux qui vivent d'une
vie concrète. Le peintre a voulu la rendre plus sensible et donc plus assimilable
en choisissant non un thème historique ou allégorique, mais un sujet universel et
cependant très prenant parce que personnel. Ainsi donc, une notion qui inspirera
aux artistes de la Renaissance la femme à la balance aux yeux voilés de la fontai-
ne de la justice à Berne, se concrétise ici, avec des moyens combien restreints !
en un véritable drame. Si l'idée de justice est peut-être diminuée, elle a le mé-
rite de sauter aux yeux.
Les peintures des chapelles marquent un progrès incontestable dans le dessin et le
coloris. Elles sont d'ailleurs des XVe et XVIe siècles. Mais l'inspiration subit
encore l'influence médiévale, témoin le personnage de la chapelle Ste-Anne d'un
accoutrement bizarre qui se tient à côté d'une femme aux pieds de chèvre "l'éternel
féminin" sans doute !

C'est le dix-huitième siècle qui a le plus contribué à l'ameublement actuel de la
collégiale: grilles, autels, baldaquin, stalles, orgues, chaire.

La grille en fer forgé qui ferme l'entrée du choeur est une bonne pièce de ferron-
nerie qui comprend six panneaux surmontés de frontons. Les enroulements du fer
deviennent des spirales fines et légères. La table de communion est en fonte. A la
chapelle Ste-Anne se voit également une belle grille forgée un peu massive. Mais
la plus remarquable de toutes est à l'entrée latérale du choeur: une porte à deux
battants, dont les moulures transversales se coupent en carré. Les montants larges
supportent les volutes d'une grâce exquise qui remplissent le tympan.
Les autels secondaires sont de style renaissance. C'est ici qu'on pourrait faire
des comparaisons suggestives avec le style médiéval. Examinez tous les éléments
empruntés à l'architecture: colonnes, chapiteaux, entablements; les supports ne
s'appuient pas sur le sol et ne supportent rien. Toute leur raison d'être, est de
servir d'ornement, de cadre à la toile qui représente le saint auquel l'autel est
dédié.
Au-dessus du tombeau de St-Ursanne, un très ancien sarcophage à dos d'âne, aux
lignes sévères, à la facture rustique, s'élève le maître-autel de style Louis
XV. Le tabernacle est plus récent. Quant au baldaquin, capricieux, tourmenté,
ridicule surtout dans les deux statues, il est, malgré ces défauts, d'une grâce
légère et délicate, surtout dans les lignes sinueuses de sa décoration et, vu de
loin, d'une grandeur imposante. Malheureusement, il est déplacé dans cette égli-
se. La sévérité logique du roman et la fantaisie libertine du style Louis XV,
sont des extrêmes qui hélas ! se touchent.

Les stalles
sont plus sobres que le baldaquin. Une rangée de 9 sièges précédés d'un ban en
forme d'agenouilloir. Au-dessus de chaque siège, un panneau au centre duquel se
trouve une fleur stylisée, est encadré de deux pilastres cannelés à chapiteau
corinthien. L'entablement se compose de l'architrave portée par des modillons,
d'une frise ornée de rinceaux de feuillages sculptés et de la corniche. Deux
grands frontons, enguirlandés de feuilles et de fleurs, renferment le médaillon
des Evangélistes; trois petits frontons représentent les Pères de l'Eglise, en
habits de Cardinal, d'évêques ou de moine.
Les orgues
de style Louis XV sont imités des orgues de Strasbourg.
La chaire est une des plus belles qui soient en Suisse.
Le tore de la rampe qui se continue sur le pourtour de la chaire est en feuilles de
chêne sculptées, garni de ruban. Les panneaux sont formés de rinceaux de feuillage
et de fleurs. De lourdes grappes d'oeillets, de marguerites, de houblons, de roses,
cachent les angles. L'abat-voix est monumental: sur la corniche, des volutes riche-
ment ornées soutiennent les plumes flottantes d'un panache; au-dessus de la corni-
che, un tore de laurier. Mais c'est la guirlande de feuilles et de fleurs ajourées,
suspendue aux angles par une fleur de houblon, qui donne à la chaire son air de
magnificence.
Signalons le "Trésor" conservé aux archives: des chasubles du XVIIIe siècle, dont
les broderies ont conservé des teintes si fraiche, un crucifix gothique, un autre
de la Renaissance, surtout le
buste de St-Ursanne,
de l'école d'Holbein.
Coloration de l'Eglise
Quant à la coloration générale donnée à l'église, elle date de 1906. Elle a été
faite non pas selon des goûts personnels, mais suivant les indications données
par les vestiges retrouvés sous la couche de chaux.