SAINT-URSANNE ET SA COLLEGIALE

IMPRESSIONS D'ENSEMBLE
Cette coloration donne à la collégiale un sentiment de vie, de chaleur, qui con-
quiert dès l'abord. Les lignes architecturales ressortent plus nettes et plus vi-
goureuses. La tonalité générale donne à l'ensemble de l'édifice une unité plus
complète.

Enlever à Chartres la féerie de ses verrières, l'immense nef blanche ne perdra rien
assurément de la beauté splendide de ses lignes, mais elle semblera froide, vide.
Sous le revêtement de chaux, l'église de St-Ursanne devait paraître minuscule; avec
ses parements de calcaire, matériaux d'aspect humble et sobre, elle eût donné le
sentiment de misère, malgré ses très réelles richesses. Il ne faudrait pas en con-
clure qu'il y ait contradiction avec le principe de franchise qui caractérise l'art
médiéval. La polychromie n'est que l'humble servante de l'architecture ajoutant "à
l'oeuvre bâtie, ce complément d'expressive beauté qu'elle ne peut avoir sans la
couleur".
Si les couleurs charment les yeux, le jeu des perspectives n'est pas moins attray-
ant; qu'on se place dans la petite chapelle de Ste-Anne par xemple. L'autel renais-
sance, les arcs brisés vous entourent. A travers la petite arcade, ornée de tiges
légères s'enroulant autour d'une fleur stylisée, souvenir des catacombes et de Pom-
péï, votre regard se porte sur le pilier, le chapiteau, la naissance des arcs, sur
la grand'nef et ses colonnes élancées; il se repose un instant sur cette gerbe de
fleurs sculptées qu'est la chaire; sur les fenêtres ogivales et finit par se perdre
dans la petite nef tout imprégnée de réminiscences orientales.

De l'angle nord-est, ce sont les grandes arcades qui se profilent en masses imposan-
tes, laissant filtrer la lumière qui se joue dans les chapelles comme dans une clai-
rière. Mais ce sont les voûtes, contemplées de la tribune, qui vous laissent
rêveur !
Sort étrange, assurément, que celui qui devait être réservé à l'art médiéval. Trai-
té en barbare par les classiques, parce que, contraire aux lois de la mesure et de
la raison, les romantiques semblent l'exalter pour le même motif. Il voient en lui,
avant tout, le pittoresque, la fantaisie, le grotesque même. Toutes ces qualités se
retrouvent à St-Ursanne: jeux de lumières et d'ombres, variété de perspectives, bi-
zarrerie de chapiteaux hérissés d'une végétation fantasque, d'une faune plus étran-
ge encore. Et l'on pourrait répéter avec Taine: "c'est vraiment ici la vieille fo-
rêt germanique. Seulement Taine, pas plus que Chateaubriand ou Victor Hugo, n'a
compris que l'art médiéval, loin "de violenter les conditions ordinaires de la
matière et de la durée", n'a fait que s'y conformer.
Beethoven prenait plus de plaisir à lire ses oeuvres qu'à les entendre. On peut ré-
pondre, que de nécessité, il faisait vertu. Cependant Pythagore, qui ne souffrait
point de surdité, préférait saisir par l'intelligence le rapport numérique des sons,
plutôt que les entendre sortir d'une flûte champêtre.

Ici, de même, on éprouve à comprendre la Collégiale de St-Ursanne, plus de joie que
de la regarder. Songeons, en effet, que cette église, comme les cathédrales ses
grandes soeurs, a été portée à bout de bras.

Hommes ou femmes, barons ou serfs, chacun apportait sa pierre, "édifiait", tous
obéissant au même idéal, dans un temps où la même conception du monde et de la vie
unifiait tous les hommes. Dans notre siècle, où règne le multiple, nous avons la
nostalgie de l'unité perdue... qui se retrouve dans l'évolution de cette petite
église à travers les âges.
Des colonnes trapues de la crypte, de ses arcs en plein cintre, jusqu'aux colonnes
engagées de la nef, de ses voûtes sur croisée d'ogive, jusqu'aux nervures de la
chapelle désaffectée de Ste-Anne, on peut suivre le complet développement du style
médiéval, des premiers essais du roman, au dernier stade du gothique. Du XIIe au
XVIIe siècle, nous voyons la tige épanouir sa fleur et laisser tomber son fruit mûr.
Il y a là un principe d'unité interne.

La masse architecturale aux voûtes de pierre, sise sur un terrain mouvant, a résis-
té pendant des siècles aux forces destructives du temps, des tremblements de terre,
du feu, des hommes, grâce à son merveilleux équilibre. La lourde poussée des voûtes
est divisée sur chacune des travées, partagée en voutains et donc diminuée sur cha-
cun des supports.

Contrebutée des deux côtés par les nefs latérales, les arcs-boutants, les piliers,
elle s'appuie à l'ouest sur la tour, à l'est sur les quatre forts pilastres du
choeur.
Cette structure, si bien équilibrée, qui révèle une science de bâtir remarquable,
se manifeste avec franchise: les pilastres du choeur en saillie, les arcs plus
ou moins larges, les doubleaux à rangée unique ou double de claveaux suivant la
poussée, les piliers, les colonnes, proportionnés aux charges. C'est la concordan-
ce absolue entre la forme pourtant splendide et la structure si savante. Rien dans
l'architectonique de cette église n'est sacrifié à la pure décoration. Rien n'est
laissé au hasard, pas une pierre de moins, pas une pierre de trop.

Du moins dans sa conception primitive, la collégiale ne distrait pas, elle recueil-
le, elle n'amuse pas, elle conquiert. Fresques, sculptures, chapiteaux, croisées
d'ogives... font sentir qu'ils sont des éléments d'un tout, d'un corps. Des bas
côtés, des chapelles, de la nef, vous en cherchez la tête et d'instinct votre re-
gard se reporte vers le sanctuaire.

Contemplée non plus dans son aspect statique, dans ses formes, mais dans sa vie
dynamique, si nous osons dire, dans sa liturgie, l'église se montre dans sa réel-
le grandeur. Peinture, sculpture, poésie, musique, beauté des mouvements, jusqu'
au parfum de l'encens, aux somptueux éclats des ornements, tout concourt à faire
du culte religieux le plus synthétique des arts. Et cependant, cet art si puis-
sant n'a pas en soi sa propre finalité: il a pour but de faire gravir l'âme sur
les degrés de l'échelle humaine jusqu'aux portes du mystère.