F. CHEVRE

NOTICE SUR LE CHATEAU DE MONVOIE
Par F. CHÈVRE
Curé - Doyen de Saint - Ursanne
Membre de la Société jurassienne d'émulation et de l'Académie de St-Maurice

Actes de la Société jurassienne d'Emulation. 1885-1888.
Porrentruy, Imprimerie et Lithographie de Victor Michel, 1889,
p. 55-68
Amweg 2861/1


I

Le passé a pour l'historien des charmes que le présent ne connait pas, moins en-
core l'avenir. A la vue des ruines qui couronnent les montagnes du Jura, on se
plaît à résusciter par la pensée les monuments des âges qui ne sont plus, à les
animer, à leur rendre la vie. Les souvenirs débordent. On revoit dans ces murs
abrités par leur site et une vieille tour, le seigneur qui les habite, la fière
et douce châtelaine, dont la noble main blanche s'ouvre à la prière du pauvre,
et les jeunes filles souriant au ménestrel dont elles applaudissent la voix et
le luth, et les jeunes gens s'exerçant de bonne heure à manier l'épée de leurs
ancêtres. Livré à ces souvenirs d'un âge qui a fui, le voyageur contemple à loi-
sir les restes d'une splendeur éteinte au souffle des événements et des siècles.

II

A deux lieues de St-Ursanne, en descendant le cours sinueux du Doubs, on arrive
dans un vallon qui s'élargit plein de fraîcheur, et qui offre à l'oeil de toutes
parts un horizon aux contours moins âpres, moins rudes, formés par des forêts de
hêtres peuplées de merles, de fauvettes et de joyeux pinsons. C'est le vallon de
Lamotte. Voici l'église. Elle est modeste, elle est moderne.

Là-bas, le sol qui ondule près du Doubs, vous montre le lieu où s'élevait au
XIIIe siècle le castel du riche Guillaume de Bremoncourt, castel avec son pont-
levis et ses fossés profonds, pleins d'eau, qui le défendaient de toutes parts.
Dans ce gracieux vallon débouche, vers le nord, un ravin tour à tour égayé du ga-
zouillement d'un ruisseau, ou retentissant du bruit de ses cascades.

Si l'on remonte, à la suite des vieux Celtes ou Rauraques du VIe siècle avant no-
tre ère, le ruisseau et le ravin qu'il remplit de sa fraîcheur, on voit bientôt
se dessiner au sommet d'un puissant mamelon, richement boisé, un pan de vieux mur
qu'on serait tenté de prendre pour un simple rocher. Erreur. Qu'on monte encore,
qu'on brave les aspérités d'un chemin ou plutôt d'une charrière, qu'ont foulée
les pas de douze siècles, et bientôt on se voit en face d'une tour fière et mena-
çante, malgré les débris dans lesquels plonge son pied, contre lequel est venu se
briser impuissant le flot des âges.

Cette tour, ce reste de tour, cette ruine, c'est l'ancien château de Montvoie.

III

Du hameau qui l'avoisine et dont les blanches maisons, des bords du Doubs, appa-
raissent au regard, on se rend, en dirigeant sa course vers le levant, presque à
plein pied, à la colline dont le sommet était autrefois l'habitation des sires
de Montvoie. En présence de ces ruines qu'on croyait imposantes, on s'arrête
étonné, non de l'aspect de la vieille tour, mais de sa disparition qui semble
due à quelque fée et à ses enchantements. C'est là cependant, se disent les vi-
siteurs, en regardant attentivement la colline, c'est bien là que doit se dres-
ser la vieille tour de Montvoie. Faisons quelques pas encore, peut-être la re-
trouverons-nous. - On avance, et voici qu'à travers le riche feuillage des til-
leuls, des hêtres et des ormes, on finit par apercevoir les restes de la vieil-
le tour. Une haie en défend l'approche. On la franchit, on grimpe à travers les
broussailles abritées par les arbres de la forêt. Bientôt, si l'on veut toucher
de la main ces pierres qui ont bravé la dent des siècles, il faut ramper sur
les coudes et les genoux, au risque d'être précipité par le sable glissant,
souvenir du ciment qui reliait les pierres du castel antique. Cependant grâce
aux ronces auxquelles la main se cramponne, on finit par arriver et s'écrier
triomphant: - Nous y voilà !


IV

Levez les yeux et regardez cette ruine. A distance, on la croyait peu de chose.
Masquée par les arbres à haute futaie, qui lui font de toutes parts une couronne
de verdure, elle ne montrait qu'une petite partie d'elle-même. Mesurez-là mainte-
nant du regard. C'est une tour qui, de la base au sommet, compte encore plus de
trente pieds d'élévation. Elle est composée d'énormes quartiers de roche. On se
demande avec étonnement comment ces énormes pierres ont été hissées sur cette ci-
me hardie. Le mortier qui les unisssait se détache de plus en plus. Ce n'est pas
le ciment de Rome. Ce monument ne remonte pas à César. Faites un demi tour vers
le midi. Voici une poterne qui servait d'entrée, et aussi de porte de sortie,
lorsque le vieux donjon était assiégé par quelque sire du voisinage. Cette ouver-
ture, haute de six pieds et large de trois à quatre pieds, est à plein cintre
dans sa partie supérieure. On passe avec respect sous cette porte antique. On se
retourne. On n'a plus devant soi que la moitié méridionale de la tour à laquelle
elle donnait accès.

Cependant on distingue encore sans peine deux retraits, sur lesquels s'appuyait
l'extrémité des poutres supportant les planchers des compartiments ou des paliers
qui, d'étage en étage, se partageaient le château des sires de Montvoie. Puis,
si on reporte son attention sur les pierres qui en forment le contour extérieur,
on est frappé de leur aspect sombre et rougeâtre. Le feu a passé là. Pour s'en
convaincre, on n'a qu'à laisser tomber le marteau sur les bords de ce calcaire,
il se désagrége sans effort; il est friable, il tombe en poudre comme la chaux,
tandis qu'à l'intérieur, la pierre conserve et sa résistance et sa couleur blan-
che ou grise. Il est donc vrai que le château de Montvoie a été un jour la proie
des flammes, et que, réduit en cendres, il n'a laissé comme souvenir que la
vieille tour que le feu n'a pu dévorer.

V

Six cents ans avant l'ère chrétienne, le Doubs avait ses habitants. Nous n'en vou-
lons d'autre preuve que le fait qui nous est rapporté par Tite-Live, dans le Ve
livre de son Histoire de Rome. Les Celtes, que l'orient avait envoyés dans les
Gaules bien des siècles avant notre ère, étaient devenus si nombreux qu'il fallut,
au VIe siècle avant Jésus-Christ, déverser le trop plein de la population avec
Sigovèse, de l'autre côté du Rhin, et avec Bellovèse, au-delà des Alpes.

C'est nous dire assez que les peuples celtiques, remontant le Doubs, comme ils
aimaient à remonter les fleuves et les rivières, vinrent de bonne heure chercher
aliment et abri sur les bords du Doubs. La chasse et la pêche étaient, avec la
guerre, leur occupation favorite. Ils en tiraient leurs premiers moyens de sub-
sistance. La culture du sol ne venait qu'en dernier lieu. Est-ce à dire que les
vallons du Doubs si fertiles aient été oubliés des propriétaires de troupeaux ?
Nous ne le pensons pas. Les Rauraques avaient leurs assemblées religieuses sur
Repais et leurs réunions politiques dans la forêt de chênes, consacrée par le
monument druidique encore debout près de Courgenay. A l'époque de César, le peu-
ple Rauraque comptait au-delà de vingt-trois mille âmes. N'était-ce pas plus
qu'il n'en fallait pour que toutes nos vallées en fussent peuplées ? Si les tra-
ces de leurs habitations ont disparu, qu'y a-t-il d'étonnant ? Leurs demeures
étaient en bois; c'étaient de simples huttes couvertes de branches, cimentées de
terre. Comment ces habitations auraient-elles résisté à
l'action du temps ?

VI

A l'époque où César se rendit maître des Gaules et étendit sur les Rauraques, en
même temps que sur les Celtes et les Helvètes, le sceptre de Rome, un chemin re-
liait la vallée du Doubs à la vallée de la Halle. C'est l'affirmation de l'histo-
rien Quiquerez, dont les recherches parfois savantes ont leur valeur à côté des
produits de l'imagination du romancier. On retrouve, en effet, les traces, çà et
là visibles, de cette voie de communication, évidemment aussi ancienne que l'ha-
bitation, par le même peuple, de l'Ajoie et de la vallée du Doubs. Cette voie,
remontant le ravin et cotoyant le ruisseau de Montvoie, allait en serpentant jus-
qu'au sommet de la montagne. De là, elle conduisait, en se bifurquant, à Bressau-
court et à Villars.

C'est pour commander du même coup à cette voie et à la population dubienne, que
les Romains, après avoir occupé le pays, auraient construit deux tours. La premiè-
re s'élevait sur la cime du Lomont. Quiquerez en voyait les ruines au lieu dit
Châtelat ou Chété. Cette tour faisait partie du système de défense organisé par le
vainqueur, et répondait à la tour d'Outremont, qui se rattachait au camp de Jules
César, sur le Mont-Terrible. La seconde tour s'élevait sur le monticule couronné
de nos jours par les ruines du donjon de Montvoie. Et Montvoie prend son nom pri-
mitif de la voie qui passait au pied de la tour, mons viae ou montis via.

Il est vraisemblable que si l'on fouillait à quelques pieds de profondeur les rui-
nes amoncelées autour de l'ancienne tour ronde de Montvoie, notre hypothèse trou-
verait là des preuves matérielles de la réalité historique.

VII

Le IVe et le Ve siècle virent les Barbares inonder les Gaules comme les flots
d'une mer en fureur. Vandales, Alains, Suèves et Bourguignons se précipitent dans
les Gaules. Dès l'an 407, la forteresse romaine de Robur (Bâle) tombe sous les
coups des peuples du Nord. Ils envahissent la Rauracie entière. Les camps ro-
mains, les forteresses et les tours de défense du peuple-roi, disparaissent au
souffle de cette tempête. Le peuple rauraque, au sein duquel le christianisme a
pénétré dès le IIe siècle et jeté déjà de profondes racines, se voit traité en
peuple conquis. Les vainqueurs les font passer sous leur joug. Les serfs de Rome
sont devenus les serfs des Barbares.

La tour de Montvoie a disparu dans cette tourmente. Et si elle avait échappé par
miracle aux mains des Alains et des Vandales, elle ne fut point restée debout
devant les Huns. Ceux-ci ne connaissaient que deux moyens de marquer leur passa-
ge: le fer et le feu. Le feu qui détruisait toute ville, toute bourgade et toute
habitation; le fer qui moissonnait sans pitié des populations entières; le fer
et le feu, qui changeaient en désert non seulement les contrées les plus riches
et les plus populeuses, mais les humbles vallées, qui se croyaient en sûreté au
milieu des montagnes, leurs naturels remparts.



VIII

Réfugiés dans les profondeurs des forêts, dans les antres ou sur les hauteurs des
montagnes, les descendants des vieux Rauraques, mêlés ici aux Bourguignons, là aux
Allemands, ne redescendirent dans leurs vallées que pour y relever les ruines a-
moncelées par une barbarie qu'ils ne connaissaient plus. La tour de Montvoie fut-
elle rebâtie en même temps que les Bourguignons contre les Allemands (ou les Alle-
mands contre les Bourguignons) élevaient les forts avancés appelés du nom allemand
et non bourguignon de Vorbourg ? On sait en effet que les Bourguignons, maîtres
d'une partie du pays des Rauraques, à laquelle ils ont laissé leur langue, se
construisaient des forteresses et des tours à l'imitation des Romains, pour assu-
rer leur domination. C'est le sentiment du judicieux auteur de l'Abeille du Jura:
"Nos coteaux et nos rochers, dit M. Sérasset, portent encore les débris de leurs
effrayants manoirs et de leur farouche domination" (1).

Cependant nous croyons que la plupart des châteaux qui s'élevèrent après la domi-
nation romaine, dans les montagnes de l'ancienne Rauracie, furent l'oeuvre encore
plus des Francks que des Bourguignons, après que les premiers, au VIe siècle se
furent rendus maîtres, et des Bourguignons et de notre pays.

Ce qui est certain, c'est que la tour d'Outremont, sortie de ses cendres, était
devenue au VIe siècle le château ou castel d'Outremont. Ce château existait,
l'histoire de saint Ursanne nous l'apprend, et il était habité par un seigneur dès
l'époque où le saint de Luxeuil vint fixer sa demeure et terminer sa carrière dans
son rocher sur les bords du Doubs. Nous en inférons que la tour de Montvoie avait
aussi fait place à un nouveau château, habité dès lors par quelque noble fils des
Francks.

IX

Constituée en fief royal depuis la conquête de la Bourgogne par Clotaire Ier (534),
la seigneurie de Montvoie demeure au pouvoir des nobles Francks, jusqu'à l'établis-
sement du second royaume de Bourgogne.

En 888, les sires de Montvoie en furent pour prêter hommage-lige à Rodolphe Ier et
à ses successeurs.

Dès cette époque, une ferme s'éleva sur les terres du seigneur de Montvoie. Cette
ferme, qui embrassait les corps de biens cultivables dépendant du château, était
celle qui compose aujourd'hui le hameau de Montvoie. Les serfs la cultivaient au
profit du seigneur. Toutefois, rien ne nous dit que le premier défrichement du sol,
autour du château, ne remonte pas jusqu'à la première occupation de la Rauracie
par les Bourguignons.

En 999, le troisième et dernier roi de Bourgogne, Rodolphe III, fit une donation
sans réserve de la partie de ses Etats constituant l'ancienne Rauracie, à l'évêque
de Bâle, qui était alors Adalbert III. En vertu de cette donation royale, après la
mort de Rodolphe (1032), le fief de Montvoie appartint en toute propriété aux évê-
ques de Bâle qui ne tardèrent pas, dans la personne d'Ortlieb de Frobourg, à deve-
nir (vers 1150) (2) princes du St-Empire. Dès lors, le château de Montvoie, avec
ses dépendances, fut ce qu'il demeura jusqu'à la Révolution, un fief de l'Eglise
de Bâle.

X

En 1284, le seigneur de Montvoie était le chevalier Richard de Vendlincourt. Par
un acte écrit à cette époque, Richard s'engageait à tenir ouvertes en tout temps
les portes de son château à Thiébaud IV, comte de Neuchâtel, dont il se reconnais-
sait le vassal. Le sire de Montvoie, dans le même document, promet à son suzerain
de lui prêter main forte "à grant force et petite, encontre tous les gens fuors
l'évesque de Basle et l'abbé de Murbach".

Richard de Vendlincourt, fils d'Eberhard alors avoué ou bailli de Porrentruy, fut
considéré lui aussi comme avoué ou bailli de Montvoie. A dater de cette époque le
nom de Montvoie se transforme en Montvouhay, ou Mont de l'avoué. Cette dénomina-
tion nouvelle a fini par prévaloir sur l'ancienne. Les Allemands l'ont traduite à
la lettre par Vogtsberg (montagne du bailli).

XI

Le château de Montvoie, au XIVe siècle, avait pour voisins les sires de Bremon-
court. Leur castel était situé sur les bords du Doubs. On en voit encore l'empla-
cement dans la prairie qui s'étend entre la cure actuelle de Lamotte et la ri-
vière. Une vieille tradition veut qu'il y ait eu là une maison de Templiers. Il
n'y a eu, comme à Chercenay et à Bressaucourt, d'autres Templiers que les anciens
seigneurs Romains, Bourguignons ou Francks. C'est le sentiment de M. Trouillat.

Le puissant voisin de Montvoie, le chevalier Guillaume de Bremoncourt jouissait,
en 1338, d'une fortune assez considérable pour prêter à l'évêque de Bâle, Jean
Senn de Münzingen, la somme énorme pour ce temps-là, de mille florins d'or, des-
tinée à la reconstruction du château de Porrentruy, détruit en 1337 par un in-
cendie.

A sa mort, le chavalier Guillaume fondait à la collégiale de St-Ursanne un anni-
versaire et faisait reposer cette fondation sur différentes terres dont les unes
confinaient au "réage de Montvouhay-dessus". Sa fille, Marguerite de Bremoncourt,
veuve du chevalier Bourquard Sporer d'Eptingen, fondait par testament, en 1405,
l'hôpital de Porrentruy.


XII

En 1378, le château de Montvoie est aux mains d'un nouveau seigneur et maître.
C'est le chevalier Simon de St-Aubin. Qui était ce "noble homme" ? D'où venait-
il ? Nous l'ignorons. Ce que l'histoire nous apprend, c'est que des plaintes
s'élevèrent dans toute la contrée contre les agissements de Simon et des siens.
On les accusait, croyons-nous, de rançonner les voyageurs et de voler les mar-
chands qui avaient le malheur de suivre soit la route de Bremoncourt à Porren-
truy, passant sous les murs du château de Montvoie, soit la route longeant le
Doubs de St-Ursanne à St-Hippolyte. Il s'agissait sans doute d'un prétendu
droit de transit créé et exploité, non sans quelque violence, par le château
de Montvoie. Quoiqu'il en soit, il faut bien que ces accusations aient été fon-
dées, puisque nous voyons en 1366, sous le règne du prince Jean de Senn, accou-
rir, bannière déployée, sur les bords du Doubs, les hommes d'armes de Porren-
truy. Ils venaient rejoindre la bannière et les hommes d'armes de St-Ursanne,
pour châtier de concert le seigneur de Montvoie. En l'absence de ce dernier,
le château fut cerné, assiégé par la petite armée, qui n'eut pas de peine à
s'en emparer. On fit sortir ignominieusement la mère du chevalier Simon et la
noble châtelaine. Puis le château fut pillé et dévasté de fond en comble. Les
vengeurs du droit méconnu s'en retournèrent chargés de butin. Le sire de Mont-
voie se récria. Dis ans après, il demandait justice à l'évêque de Bâle, qui
était alors Jean de Vienne. Le prince avait besoin de renfort. Il fit droit
aux pressantes réclamations du chevalier. Comme indemnité pour "les domaige,
vitupère ouvert et préjudices à luy faits à petite cause," Jean de Vienne lui
alloua cinq cent cinquante florins d'or, qu'il ne pouvait payer. Il lui donna
en garantie la "ville de Vendelincourt", à condition que Simon de St-Aubin
lui fournirait deux hommes d'armes pour la campagne ouverte par le prince
contre le comte Simon de Thierstein, dont il allait faire cesser le brigandage.

Le chevalier de St-Aubin avait un frère du nom de Aymé, qui lui succéda comme sire
du château de Montvoie. Ce dernier ne le garda pas longtemps. Le dix-sept mars
1390, le chevalier Aymé de St-Aubin abandonnait son castel au comte Thiébaud de
Neuchâtel, à Henry de Vaillans, châtelain de St-Ursanne et aux bourgeois de cette
ville, qui s'en étaient rendus maîtres une seconde fois "pour certaines et justes
causes".

N. Les St-Aubin portaient d'argent à bande d'azur chargée de trois besants d'or.


XIII

Le nouveau seigneur de Montvoie, par le droit du plus fort et peut-être par le
droit de la justice ou la justice du droit, Thiébaud VI, qui revendiquait à la
même époque, à tort ou à raison, ses droits sur St-Ursanne, écrivait le 1er
février 1391 au châtelain de cette ville, Henry de Vaillans, pour le charger de
prendre possession du château de Montvoie, "fied de l'Eglise de Basle, respon-
dant dudict fied de tous tems à la chasttellaine de Saint-Ursanne". Or vous
savez, ajoutait-il, que par vous et par nos gens nous avons requestez le dict
fied de Montvouhay comme sire que nous sommes de sainct Ursanne".

Le châtelain de St-Ursanne recevait ainsi l'ordre "de mestre la main audict châ-
teau de Montvouhay, afin que le droit de l'église fût gardé avec tout l'amour et
doutance qu'on avait à garder audict comte, que ne se méfaulte, Dieu vous garde".

En 1420, Gérard de Gutwiller était le châtelain de Montvoie. Sa femme donnait à
l'hôpital de Porrentruy, récemment fondé, "deux linceuls".

XIV

Henry de Boncourt, dit d'Esuel, était sire de Montvoie en 1426. Il payait à la
collégiale de St-Ursanne une somme annuelle de quinze sols pour l'anniversaire
fondé autrefois par Guillaume de Bremoncourt.

Ce nouveau possesseur ou tenementier du château de Montvoie, était fils de Jehan
de Boncourt dit d'Asuel, que nous trouvons châtelain de Porrentruy en 1404.

Le sire de Boncourt, en 1442, fut obligé de reconnaître en qualité de propriétai-
re du château de Montvoie, le chevalier Thiébaud Makabrey de Tavannes. Déclara-
tion solennelle en était faite par Pequegnat de Montvoie, gendre de feu Hugues,
de Bremoncourt, "sur la voie publique devant le château de Montvoie".

Le 16 janvier 1452, Warmuth de Montvoie déclare que l'année suivante il revien-
dra au service de noble Thiébaud de Tavannes, écuyer à Montvoie, et qu'il y fi-
xera son domicile avec l'agrément dudit Thiébaud.

N. Les armes des Tavannes portaient un coq d'or en champ d'azur. Boncourt-Asuel
portait de gueules avec deux haches d'armes d'argent en sautoir.

XV

Le 22 décembre 1456, Thiébaud de Tavannes fait un partage entre son gendre Jehan
de Grandvillers et son fils Jehan-Ulrich, qu'il avait eu en légitime mariage de
noble damoiselle Jehanne de St-Aubin (la fille de Simon ou d'Aymé de St-Aubin).
En vertu de cet acte, Jean Ulrich de Tavannes restait en possession de la moitié
du château fort (fortalitia) de Montvoie avec ses dépendances "fied du Révérend
Père en Dieu l'évesque de Basle", ainsi que du pré St-Valbert et de diverses pro-
priétés situées à Monturban, Ocourt et Bremoncourt.

Par suite d'alliances de famille, nous retrouvons un Henry de Boncourt, fils du
premier, sire de Montvoie en 1487. Il avait alors pour fermiers, Werlin de Bre-
moncourt, résidant à Montvoie, et Jean Bovier de Montvoie. Ceux-ci s'engageaient
par écrit envers leur seigneur, de ne pas habiter ailleurs qu'à Montvoie, sous
peine d'un dédommagement de trente livres stebelers à payer au chevalier Henry
et à ses héritiers. Heintzmann (Jean) avait un fils du nom de Pierre, et Richard
était le fils de Welin. Les deux fils portaient cautions pour les deux pères.

En 1516, Claude de Tavannes, descendant de Jehan Ulrich, était seul seigneur de
Montvoie. Les deux fils de Thiébaud et Jehan étant morts sans héritiers, ce
fief noble fut partagé entre Jean Jacques de Grandvillers et Walther de Vende-
lincourt, l'un et l'autre époux des soeurs des derniers Tavannes.

En 1564, Montvoie et Lamotte n'avaient plus qu'un seigneur. C'était Jehan Conrad
de Grandvillers. Monturban appartenait également aux sires de Grandvillers, à
qui revenait de concert avec le prévôt de St-Ursanne, la collature de l'Eglise
de Bremoncourt-Ocourt.

XVI

Le château de Montvoie existait encore en 1456. Il est expressément désigné
(fortalitia) dans l'acte de partage fait par Thiébaud de Tavannes entre son
fils Jean Ulrich et son gendre Jean de Grandvillers. Mais c'est la dernière
mention qu'on trouve du château de Montvoie. Il n'en est plus question en
1487, lorsque Henry de Boncourt était sire de Montvoie, moins encore en 1516
et en 1564. A ces deux dates, Claude de Tavannes et son successeur, Conrad
de Grandvillers, sont seigneurs du fief de Montvoie et non plus du château.

C'est donc entre ces deux dates, 1456 et 1487, que se place historiquement la
ruine du château de Montvoie.

A quel événement se rattache sa destruction ? En tout cas, il a été la prie des
flammes. On voit au premier aspect que les restes intérieurs de la tour actuel-
le ont été roussis par le feu et que l'incendie a dévoré les charpentes du vieil
édifice.

D'un autre côté, nul renseignement ne nous est donné, ni écrit, ni traditionnel,
sur la ruine de ce château. Nous pensons que sa destruction remonte au commence-
ment des guerres de Bourgogne. On sait, en effet, qu'après la jsutice sommaire
dont l'odieux tyran, Pierre de Hagenbach, fut l'objet en 1473, Etienne de Hagen-
bach s'en vint, l'année suivante, à la tête de bandes de Bourguignons, venger
la mort de son frère en ravageant par le fer et le feu toute la vallée d'Ajoie
avec ses environs et les environs de Ferrette.

Dans sa colère, il incendia et égorgea tout ce qui se trouvait sur son passage
(3). Il fit en Ajoie un séjour de plusieurs semaines. C'était plus qu'il n'en
fallait pour laisser le temps à ses troupes incendiaires et pillardes de des-
cendre dans la vallée du Doubs, que rien ne défendait.

Etienne de Hagenbach ne s'éloigna de l'Ajoie que sur la fin d'août 1474. C'est
donc vraisemblablement à cette époque que le château de Montvoie fut pris, sac-
cagé et réduit en cendres pour ne plus se relever.

Les ruines du vieux manoir appartiennent de nos jours à M. Koller, député et
avocat à Moutier.






(1) Abeille du Jura. I. II. p. 92.

(2) et peut-être déjà dès Bourquard d'Asuel (vers 1100).

(3) Plus de quarante localités en Ajoie furent victimes de sa fureur.
(Rauracia vastata), ouvrage du P. Sudan ou de J. Moingenat, chanoine de St-Ursanne.



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