SAINT-URSANNE ET SON CHATEAU


F. CHÈVRE
NOTICE HISTORIQUE SUR LE CHATEAU DE ST-URSANNE
par F. Chèvre, Curé-Doyen de Saint-Ursanne.
in:
Actes de la Société jurassienne d'Emulation. 1884
Porrentruy, Imprimerie et Lithographie de Victor Michel, 1885,
p. 13-32

Amweg 2861



Division et table.

I. Le Site
II. Les origines
III. Le Château du moyen-âge
IV. Les hôtes du château et ses maîtres du XIVe au XVIIe siècle
V. Les Suédois
VI. La Révolution
VII. Les ruines
VIII. Les Châtelains
IX. Notes



LE CHÂTEAU DE MONVOIE

I. Le Site


I.

LE SITE.

La géographie et la chronologie, au dire de Cicéron et du bon sens, sont les deux
yeux de l'histoire. Si au mot géographie nous substituons l'expression topogra-
phie, l'évidence de ce principe sera loin d'en souffrir. Telle était sûrement la
manière de voir de notre fécond et regretté collaborateur M. Quiquerez. Sa bio-
graphie, écrite par une plume éminente et amie, nous le montre parcourant dans
tous les sens notre beau Jura, et portant ses pas, au prix de fatigues sans cesse
bravées, partout où son regard était appelé par ses études variées sur le double
terrain de la géographie et de l'histoire.

Nous ne pouvons mieux commencer cette étude sur le château de St-Ursanne, qu'en
suivant à la fois le principe cicéronien et l'exemple de notre infatigable cher-
cheur de pierres et de chartes, ou de chartres, comme il s'exprimait lui-même.

Pour nous faire une idée du site qu'occupait le château de St-Ursanne, nous sor-
tons de la ville de ce nom par la porte Monnat, appelée aussi la porte de St-
Hippolyte (du Doubs). Au sortir de cette porte, si le voyageur l'honore d'un re-
gard, il apercevra vers le sommet de la tour carrée, qui surmonte la porte, les
armes mutilées par la Révolution, du prince-évêque Conrad de Roggenbach avec le
millésime de 1664, date de la restauration de la porte et de la tour. Au-dessous,
dans une niche, avec la date de 1711, la statue de St-Ursanne, qui semble avoir
été respectée du marteau révolutionnaire, tandis que ce même marteau effaçait et
broyait dans les armes de la ville, qui sont plus bas, la crosse épiscopale aux
mains de l'ours de sable debout sur son écu d'argent.De la porte Monnat, nous tournons brusquement nos pas à droite, pour les diriger
vers le nord. Bientôt nous remarquons le rocher magnifique et vraiment pittores-
que qui protège de son front arrondi la grotte élevée, où le pieux fils de l'Ir-
lande et de Colomban, le frère d'armes et l'ami de St-Gall, l'apôtre de Bienne,
devenu le solitaire du Doubs, fondait sans s'en douter, il y a douze siècles et
plus, le monastère qui porta son nom et la ville qui en perpétue le noble et
doux souvenir.Nous saluons en passant ce rocher, avec sa grotte où va prier la génération actuel-
le sur les traces de vingt générations, qui ont laissé là l'empreinte de leurs ge-
noux. L'entrée du sentier ou de l'escalier qui monte à la grotte par cent quatre-
vingt-dix-huit marches, est quelque peu monumentale. Au-dessous de la statue du
saint qui, revêtu de la chasuble, prêche l'Evangile, on voit avec la date de 1688,
ces quatre majuscules : J.H.R.C. C'est le nom avec les armes au-dessous, du res-
taurateur de l'avenue et de la chapelle de St-Ursanne, après les ruines de la guer-
re de Trente ans. Il se nommait Jean Henri Richard Guenin. Sa famille, originaire
de Delémont, possédait des biens assez considérables aux Franches-Montagnes, et
spécialement à Saignelégier.Poursuivant notre route, nous laissons à gauche la source que St-Ursanne, dit la
légende, a fait jaillir par sa prière du pied de la montagne. L'eau de cette sour-
ce, d'une fraîcheur et d'une limpidité sans égale, est assez abondante pour ali-
menter sept fontaines dans la ville et mouvoir de son excédant les roues d'une
scierie, aujourd'hui détruite par le feu, et qui fut autrefois pendant plus de
deux siècles le moulin Choullat, dit aussi le moulin Händel, parce qu'il appartint
successivement à des propriétaires de ces deux noms.Près de la roche Oudat, qui a dû servir au temps des Celtes, à des pratiques reli-
gieuses, disons mieux, superstitieuses, nous nous dirigeons vers l'est, en lon-
geant le pied de la colline. Nous traversons la ligne à l'entrée nord du tunnel du
château, et à quelques centaines de mètres au-delà, nous revenons soudain sur nos
pas. Cette fois, nos pieds foulent les dernières traces du chemin qui conduisait
les voitures au château. Nous franchissons d'un pied rapide le terrain glissant
qui surmonte la bouche du tunnel, et nous voici au sommet de la colline, ou de la
petite côte appelée vulgairement la Côtatte.Déjà le Doubs fait entendre le bruit de ses eaux. Un pas encore, et nous le voyons
dérouler avec grâce la majesté de ses flots tour à tour d'émeraude et d'azur.

Un peu plus loin, nous passons devant une des rares et belles curiosités de la na-
ture dans notre Jura. C'est une grotte, percée à jour, à laquelle donne accès une
ouverture presque assez grande pour qu'on n'ait pas à se baisser, et qui se dé-
ploie sur le versant nord du rocher, d'où l'on voit passer à ses pieds, en sif-
flant ou en grondant, la locomotive avec ses chars rapides (1).

Quittons cette grotte, et gagnons enfin la hauteur où s'élevait comme un nid d'ai-
gle le château de St-Ursanne, le vieux manoir des âges gothiques, le castrum de
Jean de Vienne et des princes-évêques de Bâle.Après avoir franchi un fossé qui fut, pendant des siècles, le pont-levis du châ-
teau, nous voici arrivés sur la plate-forme assez vaste qui fut son emplacement.
On n'y voit plus, hélas ! que des ruines amoncelées et couvertes de ronces. De
ce sommet, un magnifique horizon, bien que restreint, se déroule à nos regards.

Devant nous s'élève au midi, baignant ses pieds dans le Doubs, la montagne qui
porte le nom bien trouvé de Clos du Doubs. Plus loin que Montenol, c'est à dire
le haut du mont, notre vue est arrêtée par les sommets les plus élevés du Clos
du Doubs. C'est le Chételay, au flanc méridional duquel se trouve Châtillon:
deux noms, on voudra bien le remarquer, qui n'ont rien de celtique, mais qui
sont éminemment romains (2).

Si, du midi, nous portons nos regards vers le nord, nous verrons au-dessous de
nous le joli hameau d'Outremont, dont les blanches maisons semblent suspendues
aux cîmes du Lomont. Et franchissant par la pensée le sommet de la montagne,
nous allons par Outremont nous butter à cet autre sommet dont le nom est à ja-
mais immortalisé par le fier conquérant des Gaules. Nous dirons tout à l'heure
pourquoi nous portons jusqu'à ce sommet le regard, non de notre oeil, mais de
notre pensée.

Saluons encore d'ici la petite cité du Doubs, paisiblement assise à nos pieds.
Saluons-la avec sa Collégiale dont l'existence remonte au temps où la reine
Berthe filait et en jetait les fondements: saluons comme une relique du passé ce
monument le plus antique du Jura, entouré en fer à cheval des anciennes maisons
qu'habitèrent pendant sept siècles les chanoines du Chapitre, et son chef, sei-
gneur de la ville et de la Prévôté de St-Ursanne. Et après avoir rempli ce devoir
de pieux respect, essayons de dire
(1) En parlant de grottes, nous ne pourrions oublier ici les deux vastes cavernes qui s'enfoncent dans
la Côtatte, à une profondeur et avec des dimenssions à peu près égales à celles de Ste-Colombe, près
d'Undervelier. Les ouvertures de ces deux magnifiques grottes soeurs, sont au-dessous des ruines du
château, du côté du midi.

(2) Il en est de même de Chéteval, situé dans le même rayon, à peu de distance du Doubs.


En route pour
les ruines du château de Saint-Ursanne.

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