II. Les origines
II.

Les origines du château de St-Ursanne
Il est une manière d'écrire l'histoire qui nous déplaît, parce qu'elle n'est point
rationnelle ni philosophique. Elle consiste à ne vouloir considérer comme histori-
que et historiquement certain que ce qui est écrit. Comme s'il n'y avait de cer-
tain que ce qui est écrit ! Et comme si tout ce qui est écrit était absolument
certain ! Il est écrit dans un document du dernier siècle que l'étymologie de Bel-
lelay vient de je ne sais quelle laie admirablement belle, aperçue par Siginand,
prévôt de Moutier. Cette fable, inventée à plaisir pour expliquer l'étymologie du
nom de Bellelay, en est-elle pour autant plus vraie ou même plus vraisemblable ?
Par contre, nul document, aucun monument ne nous montre l'heureuse invasion du
christianisme dans nos vallées et nos montagnes. Rauraciennes dès les trois pre-
miers siècles de notre ère. Est-ce à dire qu'on doive rejeter à priori et comme
non historique la présence et l'action du christianisme dans nos contrées à l'é-
poque dont nous parlons ? Il n'y a donc pas que les parchemins, les documents pou-
dreux, qui fassent autorité en histoire. La légende dépouillée du merveilleux qui
lui sert de cadre, les traditions populaires, les noms anciens donnés aux sites
et aux localités d'un pays, et enfin l'induction philosophique sont autant de cri-
tères de certitude dont l'historien consciencieux et éclairé doit tenir un compte
sévère, s'il veut que l'histoire soit, suivant sa définition, le récit vrai des
événements passés.
Ces considérations, dictées par une philosophie saine et sans préjugés, n'avaient
pas échappé au regard perspicace de M. Quiquerez. C'est en s'aidant tour à tour
de ces divers moyens d'arriver à la vérité historique, bien que çà et là son ima-
gination trop vive l'ait fait quelquefois dérailler, que l'auteur du Mont-Terri-
ble et des établissements romains dans le Jura a su nous retracer d'une main fer-
me, et avec une grande sûreté de coup-d'oeil, les camps, les vigies, les specula
établis dans notre pays par les conquérants de la Montagne des Celtes, la Raura-
cie. (1)
Or, dans le système de défense des Romains, système logiquement exposé par M.
Quiquerez, voici en ce qui concerne la région dubienne, ce qu'il établit, et
nous sommes en droit, nous semble-t-il, de l'admettre sur son autorité.

Pour protéger le camp de Jules César contre toute agression inattendue du côté
des Montagnes du Doubs, un poste, une station militaire se trouvait établie,
exigée par la stratégie d'alors, au sommet du Lomont, au sud et vis-à-vis du
camp Romain. Par rapport à ce camp, cette station était au-delà du mont, c'est-
à-dire de son sommet, en latin ultra montem, devenu en français Outremont. Il y
avait donc à Outremont, dès la période romaine, tout au moins une tour d'obser-
vation occupée par un détachement de l'armée romaine (2). Mais ce n'est pas tout.
Voici qu'en face et au midi de ce point occupé militairement se dresse dans le
Clos du Doubs, le fier sommet nommé le Chételay. Comme ce nom l'indique, toujours
d'après M. Quiquerez, et nous souscrivons pleinement à son affirmation, le Chéte-
lay était à son tour occupé par une une specula, ou tour romaine. C'était, en ef-
fet, un point d'observation très-important. Le Chételay commande le cours du Doubs
dans toute l'étendue de son coude. Et la vallée du Doubs, qu'on ne l'oublie pas,
était incontestablement habitée avant l'arrivée des Romains dans nos vallées rau-
raciennes (3). En outre, le Chételay correspondait aux Roches de St-Brais et au
plateau nommé le Ban, où s'élevaient d'autres tours, au service des troupes romai-
nes.
D'un autre côté, en revenant sur nos pas, que trouvons-nous ? Ne faut-il pas que
les deux postes militaires d'Outremont et du Chételay soient reliés sur les bords
du Doubs par un poste intermédiaire ? Or, deux sommets seuls peuvent se disputer
l'honneur d'être ce poste. C'est, à l'ouest de la source de Saint-Ursanne, le
Taureau, et à l'est la Côtatte. Mais le premier sommet est accessible de toutes
parts. Le second est fortifié de deux côtés par des rochers abrupts et qu'il est
impossible de gravir. Evidemment, ce site est tout marqué pour être le trait d'u-
nion entre Outremont et le Chételay. Une specula s'y élève, et telle est à nos
yeux, comme nous allons l'expliquer, la première origine du château de Saint-Ur-
sanne. L'hypothèse de cette origine, justifiée par la stratégie romaine, est en
tout cas mieux fondée encore, que celle d'une origine également romaine attribuée,
non sans raison, comme nous le démontrons dans un autre travail (4), au château
de Montvoie sur les bords du Doubs.
(1) Le mot de Rauracie, d'après M. Sérasset, ne signifie pas autre chose que Montagne, ou pays de
Montagnes. C'est ainsi que notre pays, à bon droit, était appelé par les Celtes de la plaine. Leurs
frères, établis dans nos montagnes, étaient déjà les Montagnards Raurach.

(2) A. Quiquerez, Mont-Terrible, p. 206.

(3) Les Basler Nachrichten du 15 septembre dernier (1884) parlent d'antiquités de l'âge de la pierre,
flèches, pointes de flèches et lances de pierre, trouvées près de St-Ursanne dans un canal qu'on
creuse aux abords du Doubs. Or le tout se réduit, en fait, à des bélemnites faciles à reconnaître
au premier coup d'oeil.

(4) Histoire du Château de Montjoie, manuscrit.