SAINT-URSANNE ET SA COLLEGIALE
Le centre de la vie familiale chez les Romains était l'atrium c'est-à-dire un porti- que carré à ciel ouvert autour duquel se rangeaient les divers appartements de la maison. On peut le voir intact dans la demeure des Vettis à Pompeï. Dès l'époque de Constantin, on fit précéder la façade des églises de ce même porti- que carré, au centre duquel jaillissait une fontaine qui donnera naissance au béni- tier. St-Ambroise de Milan en est un exemple, de même St-Clément à Rome. Rien n'est char- mant comme le vestibule de cette dernière basilique: quatre palmiers aux quatre coins de l'atrium, supporté par une colonnade d'ordre ionien, au milieu l'eau mur- murante de la fontaine... Fraîcheur et grâce, beauté de la nature et beauté de l'art au seuil de la Beauté divine... L'atrium s'est conservé à l'époque gallo-romaine, dans la "villa" et on le rencontre à l'heure actuelle, bien modifié et sans colonne, évidemment dans les fermes mancel- les ou normandes de l'ouest en France. Les moines le transformèrent en cloître en le déplaçant et en le situant sur le côté nord de l'église. Il devint le centre de la vie monastique.
Camille Eulart a étudié le cloître de St-Gall qui a les mêmes origines lointaines que celui de St-Ursanne. Il fait certaines remarques qui ne laissent pas d'éton- ner. Il note "cette entente de l'hygiène qui fait tant d'honneur à nos vieux ar- chitectes". Sans parler des hypocaustes ou chauffage central souterrain pour chauffer les chambres, il signale les étuves par bouches de chaleur ou par vapeur d'eau bouillante, la fontaine d'ablutions dans le cloître, les latrines double- ment isolées, l'infirmerie détachée des autres bâtiments; de vastes espaces ré- servés à l'exploitation agricole et tous les bâtiments tracés "avec une absolue symétrie".
Du temps des bénédictins, la distribution des bâtiments de l'ancien monastère de St-Ursanne était très probablement la suivante: Au sud du grand cloître l'église; à l'est la salle capitulaire et au-dessus le dortoir - qui devinrent dans la sui- te l'archidiaconé, au nord la bibliothèque et le réfectoire, à l'ouest l'hôtel- lerie. A la fin du siècle dernier, sur l'emplacement primitif de la bibliothèque se voyait encore l'ancienne église paroissiale à baies romanes divisées par une colonnette. Elle a été démolie en 1906 pour faire place à un bûcher ! Sur l'actuelle cour de l'Hospice des vieillards il devait y avoir un petit cloître, car dans les documents et dans le langage populaire on parle toujours du "grand cloître".
Le cloître de St-Ursanne est un parallélogramme qui mesure 25 m. de long et 15 m de large. Il n'a plus de voûte, s'il en eut jamais; il est recouvert d'un toit à pan unique. Restauré en 1551, comme l'indique une inscription et en 1906, il présente une série d'arcades de style ogival. Les grandes baies sont partagées par un meneau taillé en losange. Ces vingt-cinq ogives sont des plus variées; rosaces, trèfles à trois feuilles, croix de St-André, croix grecque décorent le "remplage". Transformé en cimetière au XIXe siècle, le cloître gagnerait à ce que les croix funéraires soient mieux adaptées à leur milieu. Modeste, le cloître de St-Ursanne ne peut soutenir la comparaison avec la richesse et la science du Cloître du Mont St-Michel, ni avec les chefs d'oeuvre des Cosmate au Latran ou à St-Paul hors des murs. En Suisse même, ceux de Bâle, de Schaffhou- se, de Wettingen, d'Hauterive, de Neuchâtel sont mieux conservés. Tout de même, il mérite de marquer l'attention par ses séries d'arcades régulières et variées, par ses échappées à travers les ogives sur les lignes romanes de la vieille collégia- le, sur les toits bizarres, sur les rochers, les pâturages, les forêts, les monta- gnes. Il est tout désigné pour recueillir dans ses allées spacieuses les débris d'archi- tecture qu'on retrouve encore nombreux dans la ville ou les environs.
L'intérieur du cloître ne manque pas d'intérêt. Des sarcophages trouvés dans les nefs de l'église en 1903 sont de simples auges de pierre, taillés au ciseau, étroits aux pieds, plus larges à la tête dont le couvercle est bombé. L'usage des cercueils de pierre s'est maintenu jusqu'au XIVe siècle. Mais le fait du rétrécissement de la tête aux pieds fait dater ceux du cloître de St-Ursanne de l'époque carolingienne, peut-être même mérovingienne. Celui qui contient les ossements de St-Ursanne sous le maître autel de la col- légiale est taillé à dos d'âne et donc est antérieur aux précédents.
Dans la galerie nord du cloître, sur la porte murée qui conduisait à l'ancienne église paroissiale se trouve Au-dessus du linteau de cette porte qu'on a taillée après coup pour lui donner une forme ogivale, la croix apparaît avec des branches d'inégales longueur qui vont en s'élargissant comme dans la croix de Malte. Par contre, la branche inférieure est plus longue que les autres et se termine en queue d'hirondelle et par une hampe. Au centre de la croix et sur chacune des branches il y a une espèce de disque plat. Rudimentaire et primitive, cette croix pattée est sans aucun doute l'un des rares vestiges de l'ancien prieuré bénédictin.
A St-Marc de Venise, sur les ambons à l'entrée du choeur on retrouve ce même genre de croix, mais d'une facture plus soignée, de même à Torcello dans la lagune, et ces dernières croix sont du XIe siècle. Caumont dans ses "Rudiments d'archéologie" signale plusieurs croix pattées, perlées, avec hampe, notamment celle du tombeau de St-Quentin qu'il date du VIIIe siècle, donc de l'époque mérovingienne. On sait que le christianisme a pénétré en Chine au VIIe siècle. Or on a découvert à Tsuen Tchéou Fou dans la province de Fou-Kien, une croix qui ressemble à la nôtre: Les bras s'en vont en éventail, au centre des cercles concentriques, une fleur de lo- tus remplace la hampe. Cette croix chinoise est du VIIe siècle. Je signale ces analogies laissant à de plus compétents le soin de conclure. Il faut être modeste, rappelle Fustel de Coulanges: une vie d'analyse pour un jour de synthèse.
A contempler les vestiges, on peut conclure qu'autrefois le cloître était décoré de fresques. Cloître ! fresques ! on songe involontairement au couvent de St-Marc à Florence où l'âme de Fra Angelico s'est peinte. Qui n'a devant les yeux ces annon- ciations célèbres où la Vierge assise sur un escabeau, sous les arcades, reçoit l'annonciateur du Verbe fait chair, l'ange aux vêtements éclatants de couleur ! Le même sujet se retrouve près du portail qui donne accès du cloître à l'église. Ici, sans doute, nous n'avons ni le modèle ni la science technique plus avancée, ni la magie des couleurs du peintre toscan - mais un égal sentiment de vie religieuse profonde. L'ange dont on ne voit plus - par la négligence des hommes - que l'extrémité d'une aile a prononcé les paroles: "Ave gratia plena, Dom..." rappelées sur une banderole. La Vierge est debout, revêtue d'une longue et étroite tunique et d'un manteau qu'el- le retient de la main gauche. Le haut du corps, le bras et la main droite rejetée en arrière révèlent le trouble sinon l'effroi, tandis que la tête auréolée s'incli- ne dans un geste de respect et de soumission sous les ailes éployées de la colombe symbolique: "Voici la servante du Seigneur". Rahn fixe cette fresque au XIIIe siècle et peut-être même au XIIe siècle. Le phyl- actère semble indiquer le XVe siècle. Si l'on veut comparer le même sujet, traité par un moderne du XVIIIe siècle, qu'on se rende à la chapelle de Lorette près du Viaduc de la Combe Maran. Sur le devant d'autel, une peinture sur bois représente également l'Annonciation. Combien l'ins- piration en est pauvre ! Malgré le prie-Dieu, la Vierge agenouillée, le livre d'heu- res ouvert, l'ange dans les nuages, la scène est si réaliste, le lit à alcôve, une plantureuse matrone richement adornée, que l'esprit traverse difficilement ces for- mes très matérielles pour atteindre les réalités qu'elles devraient suggérer. On se sent plus à l'aise devant la fresque du cloître, parce qu'ici les formes simpli- fiées et d'ailleurs naturelles sont un appui pour l'imagination et l'intelligence et non pas un obstacle. Nous pouvons pénétrer à l'Intérieur de l'Eglise par une entrée magnifique:
Résumé
Au nord de la collégiale s'étend le cloître, reconstruit vers la fin du XIVe siècle. Rectangle de seize sur neuf arcardes ogivales, à baies géminées et remplages. Les galeries sont couvertes d'un toit en appentis. Apposé lors de la restauration de 1983, le trait continu au-dessus des baies, à l'intérieur des galeries, marque le niveau à partir duquel une rénovation ancienne exhaussa le mur. Dans l'aile sud, tympan du XIe siècle et tourelle d'escalier polygonale de style gothique tardif. Dans l'aile nord, au-dessus de la porte du musée lapidaire, croix pattée du VIIe siècle. Encastré dans l'aile est, près de l'entrée, petit tympan semi-circulaire, d'époque pré-carolingienne.
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