A la collégiale de Saint-Ursanne
Deux aspects de la restauration
par G. Gerster et M. Hauser
in:
Actes de la Société Jurassienne d'Emulation, 1982, p. 91-97,
av. 4 fig. et 2 ill.

BJ 79:86 1478

Les travaux de restauration de la collégiale de Saint-Ursanne ont débuté en 1964
et s'achèveront en 1984. Ils feront alors l'objet d'un rapport complet et cir-
constancié, à la mesure de cette vaste entreprise. Deux interventions récentes
méritent toutefois d'être d'ores et déjà présentées dans leurs grandes lignes:
l'une se rapporte à la restauration intérieure actuellement en cours et consiste
en l'assainissement statique des voûtes du vaisseau central; l'autre concerne le
portail méridional, dont la restauration, en raison de sa complexité, n'a pu
être réalisée d'emblée, en même temps que les autres travaux à l'extérieur du
monument.
1. L'assainissement statique des voûtes de la nef principale
Lors de la restauration de l'abside du choeur, en 1980, l'analyse avait montré que
les voûtes, les arcs et les nervures de cette partie du sanctuaire étaient bien
conservés, à tel point que la fixation du crépissage fut la seule mesure nécessai-
re. Aussi s'attendait-on au même constat pour les voûtes et les arcs de la nef,
dont l'état, à les voir d'en bas, paraissait tout à fait bon.

Or, l'échafaudage installé, il apparut que tous les arcs doubleaux du vaisseau cen-
tral, sauf celui du fond du choeur, étaient déformés. Cette situation alarmante fut
d'autant plus manifeste lorsque les restaurateurs (1) ouvrirent les joints et enle-
vèrent les anciennes réparations. Du côté sud de ces arcs, à un mètre environ de la
brisure, un ou deux claveaux étaient même dangereusement déchaussés. La stabilité
de tout le système des voûtes s'en trouvait compromise.

Ni le tremblement de terre de 1356 ni l'incendie de 1403 ne semblent être la cause
de cette situation. Celle-ci s'explique plus probablement par un affaissement des
fondations méridionales de la collégiale actuelle, lesquelles étaient du reste cer-
tainement déjà celles de constructions antérieures. Au demeurant, les travaux de
construction des voûtes, effectués dans la seconde moitié du XIIIe siècle et au dé-
but du XIVe siècle, sont de moins bonne facture que ceux des parties inférieures,
datées de la fin du XIIe siècle; les voûtes de la deuxième, de la troisième et de
la sixième travées depuis l'ouest ont d'ailleurs déjà dû être refaites en gypse à
la fin du siècle passé ou pendant les travaux de 1904-1906.
L'expert (2) mandé spécialement par la Commission fédérale des monuments histori-
ques a estimé que les déformations constatées, fort importantes, nécessitaient
une réparation prompte et soignée. Aussi les responsables des travaux consultè-
rent-ils un ingénieur (3) expérimenté dans la réparation des constructions an-
ciennes, ainsi que l'Institut de conservation des monuments de l'Ecole polytech-
nique fédérale de Zurich (4). Sur leurs conseils, il fut décidé d'injecter une
colle spéciale (5) entre les claveaux et de refaire les joints principaux au
moyen de mortier approprié (6) contenant du ciment blanc.

A priori, l'emploi de ciment pourra étonner, car il est notoire que, dans la res-
tauration des monuments antérieurs au milieu du XIXe siècle, les mortiers doivent
être exécutés selon les recettes anciennes, à la chaux, avec le genre et la quan-
tité de sable propres à chaque région. Toutefois, pour réparer des défauts de
construction tels qu'il en va de la stabilité même du bâtiment, le mortier à la
chaux n'offre pas les garanties de résistance voulues. Ainsi s'explique le re-
cours au ciment, admissible dans la mesure où ce liant, à la hauteur des voûtes
et sous une toiture assainie, ne saurait attirer l'humidité toujours préjudicia-
ble aux enduits et aux peintures.

On appliqua les mesures d'assainissement avec des précautions particulières. Ain-
si, les joints ne furent d'abord reconstitués qu'à moitié, sur une seule face des
arcs, et l'autre partie ne fut traitée qu'après durcissement suffisant de la pre-
mière. Par sécurité, les voussoirs qui étaient sortis de la courbure originale de
l'arc de manière manifestement trop dangereuse furent en outre fixés l'un à l'au-
tre au moyen de crochets en acier inoxydable; les points d'ancrage nécessaires à
cet effet ne furent pas forés au compresseur, mais à l'aide de petites perceuses
spéciales, pour éviter au mieux les vibrations. (Voir fig. 1 et 2).
2. La restauration du portail roman
Dès le début des travaux de restauration de la collégiale, en 1964, les experts
et l'architecte se sont préoccupés des mesures à prendre à l'égard du portail
méridional.

L'importance architecturale et artistique de cette oeuvre de la fin du XIIe siè-
cle incitait naturellement à une prudence toute particulière dans le choix des
méthodes de conservation. En corollaire, le manque d'expérience de restauration
sur la pierre calcaire fit redoubler encore de précautions. Il existe bien sur le
marché des produits de conservation tout à fait nouveaux, à la publicité promet-
teuse, mais qui n'offrent pas les garanties requises en l'occurence. Quel est en
effet leur comportement à long terme ? Ne changent-ils pas l'aspect de la pierre?
N'altèrent-ils pas la polychromie ? Peuvent-ils être enlevés, complétés ou res-
taurés, le cas échéant ? Il fallait trouver des moyens de conservation qui soient,
maintenant et plus tard, sans danger pour la substance historique du monument. En
outre, si les descriptions du portail sont nombreuses (7), les informations rela-
tives à la qualité de la pierre, à la composition et à la succession des couches
de polychromie, ainsi qu'à la nature des interventions antérieures, demeuraient
très fragmentaires.

Dans ces conditions, il était indispensable de procéder à des études préliminai-
res: recherches documentaires, sondages, analyses microscopiques et microtechni-
ques. Pour éviter que les dégradations ne se poursuivent trop pendant le temps
nécessaire à ces investigations, un petit toit de protection fut installé provi-
soirement au-dessus du portail.
L'analyse
Avant sa restauration, le portail était d'aspect brun noir, sale et poussiéreux
au point d'y perdre la finesse de ses reliefs. Il présentait des dégâts de tou-
te sorte, dus au ruissellement de la pluie, à l'action du gel, au vandalisme et
aux chocs accidentels, aux griffes et fientes d'oiseaux, mais aussi à des répa-
rations antérieures effectuées au moyen de ciments inappropriés. Les fissures et
fractures, de même que les éléments provenant d'anciennes interventions, ont été
systématiquement consignés sur un plan à l'échelle 1 : 10 qui sera déposé aux
archives de la Commission fédérale des monuments historiques et à l'Office can-
tonal du patrimoine historique.

Une part importante des dégâts est à imputer à l'action des sels (KNO3, NaCl,
Na2CO310 H2O). Ceux-ci étaient abondants surtout dans la partie inférieure du por-
tail, jusqu'à la hauteur des chapiteaux, au point de s'écouler par les fissures.
Ils rongeaient des parties essentielles, comme les visages et les mains des per-
sonnages sculptés. C'est certainement par leur effet qu'ont disparu des fragments
des socles de colonne, voire des pièces telles que la croix tenue par la main
droite du Christ au tympan ou la pointe du pied de la statue représentant saint
Ursanne, dans la niche latérale. Du reste, il a pu être constaté que plusieurs
éléments ont été reconstitués lors d'interventions antérieures; ainsi le nez de
la statue de saint Ursanne ou de l'Enfant-Jésus dans la niche opposée.

Le portail, à l'origine, était peint. Le nombre de couches retrouvées par les
spécialistes (4/8) avec l'aide des restaurateurs de pierre (9) varie de un à qua-
tre suivant les emplacements. Ainsi, au-dessus de la niche contenant la statue de
saint Ursanne, il s'en trouve quatre. (Fig. 3).
Déterminer exactement la succession et l'âge de ces diverses couches de polychro-
mie n'est pas encore possible. Il faut notamment attendre pour cela de pouvoir
effectuer des comparaisons avec les couleurs trouvées à l'intérieur de la collé-
giale. De même, il reste à établir dans quelle mesure la reconstitution sur plan
proposée par le professeur Albert Naef (10) en 1896 correspond aux traces origi-
nales, pour savoir si des parties de polychromie ont disparu depuis lors.

Il semble toutefois que les dessins en noir (couleur appliquée sur la pierre) et
blanc (aspect naturel de la pierre), encore visibles au-dessus des voussures,
soient les restes de couleur les plus anciens. Les traces rouges et vertes, puis
blanches et bleues (azurite) sont plus tardives: les pigments d'azurite trouvés
sur le portail sont à vrai dire plus fins que dans l'abside du choeur. La couche
superficielle gris clair, qui paraissait n'être d'abord que de la poussière à
peine incrustée, était en réalité fort dure et révéla la présence de gypse ou de
ciment. Quant aux visages des sculptures, ils étaient peints dans un ton jaune
gris, dont il ne reste malheureusement que peu de chose.

Les recherches ont confirmé qu'assez tardivement, le portail a été recouvert de
plusieurs couches de vernis à l'huile (11). Elles ont valu aussi d'autres décou-
vertes intéressantes. C'est ainsi que les restes d'un motif de couleur rouge ont
été trouvés sur la queue du dragon peint en haut à droite du portail. Le recours
aux rayons ultraviolets a permis de déceler deux visages de part et d'autre de la
porte, immédiatement au-dessous du tympan. Il a également été établi, sur la base
d'inscriptions gravées en 1697 et 1702, que les colonnes monolithiques dans l'é-
brasement du portail n'étaient plus dans leur position originale, mais qu'elles
avaient été mises sens dessus dessous et tournées aussi de telle sorte que la
demi-circonférence primitivement visible, d'aspect marbré, soit à l'arrière, con-
tre le mur.
Les interventions
La restauration proprement dite a été réalisée durant les derniers mois de 1981
et en janvier 1982.

Le nettoyage de la pierre s'est fait par lavage à l'eau tiède, par microsableuse
et par emploi d'une pâte spéciale (12). Tous les autres moyens qui étaient propo-
sés aux restaurateurs se sont révélés insuffisants, à cause des enduits à l'hui-
le des XVIIIe et XIXe siècles. Ce nettoyage a permis de découvrir, sur le mur à
droite du portail, à la hauteur de la partie supérieure des colonnes, le dessin
très estompé d'un personnage chevauchant un âne, en noir, bleu et rouge, peut-
être de l'époque romane. Minutieusement, centimètre carré par centimètre carré,
tout le portail a ensuite été traité à l'eau distillée, pour extirper le plus
possible de sels et enlever les restes éventuels de la pâte de nettoyage; les
colonnes et leurs bases furent baignées de même à plusieurs reprises, en labora-
toire. Les pierres détériorées, les fractures et autres lacunes ont été consoli-
dées et complétées avec de l'eau de chaux appliquée par trempage ou injections
en dix à douze fois en l'espace de neuf semaines. Les fissures très minces fu-
rent colmatées au lait de chaux.

Toutes les adjonctions importantes qui étaient en ciment ont été soigneusement
refaites au mortier à la chaux, mais en gardant un retrait d'un millimètre par
rapport à la surface originale, pour bien marquer la différence. Les autres re-
constitutions anciennes qui se trouvaient en bon état et ne dérangeaient pas
l'aspect esthétique du monument ont été maitenues.

Un détail mérite d'être relevé. La tête de l'animal - vraisemblablement un chien
- qui est aux pieds de la statue représentant saint Ursanne, dans la niche de
droite, est tournée vers le haut, pour ainsi dire en direction de son maître.
Comme elle avait été remodelée en ciment brun au XIXe siècle, les restaurateurs
ont entrepris de l'enlever afin de la reconstituer au mortier de chaux. Ils se
sont aperçus alors, sur la base des traces de polychromie normalement cachées,
que cette tête était à l'origine tournée vers le bas, donc dans la direction de
l'esplanade du portail (13). Elle a cependant été reconstituée dans les formes
qui lui ont été trouvées, faute d'indications plus précises. (Fig. 4).
Les colonnes, en revanche, ont été replacées dans leur position d'origine. Des
feuilles de plomb ont été insérées entre les bases et les fûts d'une part, les
fûts et les chapiteaux d'autre part, afin d'éviter que les sels n'y remontent
rapidement par capillarité.

Pour le choix du produit de conservation de la polychromie, il fallut tenir préci-
sément compte des conditions atmosphériques, souvent rigoureuses dans le Jura; de
plus, le fait que certaines pierres s'humidifient lors de changements de temps a
longuement préoccupé les spécialistes, qui ont attribué ce phénomène à la présence
des sels. Compte tenu de ces éléments, c'est un produit (14) testé par le labora-
toire de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne qui a finalement été utilisé.
Si elle a été conservée, la polychromie existante n'a en revanche pas été retouchée.
Seules les parties de pierre qui avait perdu toute polychromie ou celles qui ont été
reconstituées autefois ont reçu un glacis teinté, réversible au moyen d'acétone. Les
quelques taches de ciment blanc qui n'auraient pu être grattées sans danger pour les
couches de polychromie ont pour leur part été cachées.

L'installation définitve d'un toit de protection, prolongé vers l'est de manière
à abriter aussi la statue de saint Ursanne dans la niche d'angle, a marqué la fin
des travaux au portail méridional de la collégiale de saint Ursanne. Cette restaura-
tion a été menée à bien conformément aux principes actuels de la conservation, par
une équipe pluridisciplinaire, sous l'égide de la Confédération, de la République
et Canton du Jura et de la Commune ecclésiastique catholique-romaine de
Saint-Ursanne.



Giuseppe Gerster, architecte
Michel Hauser, historien
Notes
(1)  Georg Stribsky (Niederscherli, BE) et Roland von Gunten (Montet, VD), avec leurs équipes.
(2)  Dr H. von Gunten, professeur à l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich, conseiller auprès de la Commission
     fédérale des monuments historiques. Rapport du 15 janvier 1982.
(3)  Alfred J. Hämmerli, ingénieur à Wettingen, spécialisé dans les problèmes statiques des constructions anciennes.
(4)  Dr A. Arnold, géologue, collaborateur à l'Institut de conservation des monuments à l'EPFZ.
(5)  Quatre parties d'eau pour une partie de Cesocryl (Ceso-Dicht-System SA, Kirchberg).
(6)  Six parties de sable de quartz, une partie de poudre de pierre et trois parties de ciment Lafarge (superblanc
     NF P 15-301).
(7)  Claude Lapaire, Les constructions religieuses de Saint-Ursanne et leurs relations avec les monuments voisins
     VIIe-XIIIe siècle, Porrentruy, 1960; Albert Naef, Le portail méridional de l'église de Saint-Ursanne, in
     Les monuments de l'art en Suisse, nouvelle série, III, 1903; A. Linder, Die Basler Gallusporte und andere
     romanische Bildwerke der Schweiz, in Studien zur deutschen Kunstgeschichte, 17, 1899; Linus Birchler,
     Romanischer Baustil. Die Kirche von Saint-Ursanne, in Kommentare zum schweizerischen Schulwandbilderwerk,
     27, 1942; etc.
(8)  Prof. O. Emmenegger, Institut pour la conservation des monuments historiques, EPFZ.
(9)  Andreas Walser et Katrin Durheim, restaurateurs, Zoug.
(10) A. Naef: relevé de la polychromie du portail sud, en vraie grandeur. Archives de la Commission fédérale
     des monuments historiques, Berne.
(11) Claude Lapaire, op.cit., p. 84: "Au XIXe siècle - et peut-être même auparavant - le décor sculpté fut
     intégralement peint à l'huile..."
(12) "Komplexon Paste C", produit de Bauchemie, Garmisch-Partenkirchen.
(13) Esquisse d'après les observations des restaurateurs Andreas Walser et Katrin Durheim.
(14) Imperplex, sorte de plexiglas dissous dans du trichloréthylène.

Fig. 1 - Un arc de la nef principale après réparation, vu de l'ouest et coupe.

Fig. 2 - Clef de voûte d'une travée après la consolidation.

Fig. 3 - Coupe à travers les couches selon l'analyse. Epaisseur des couches 1 à 4: env. 1 mm.
         Couche N° 1: couleur claire avec beaucoup de gypse.
         Couche N° 2: couleur bleue (azurite).
         Couche N° 3: couleur verdâtre mélangée avec de l'huile.
         Couche N° 4: couche transparente, à l'huile, avec traces de couleur rouge et noire.
         Couche N° 5: pierre calcaire, en partie trempée avec de l'huile.

Fig. 4 - A gauche, le chien après l'intervention du siècle passé. A droite, le chien après le nettoyage; la cassure de l'emplacement
         de la tête originale est visible.

Photo :  Aspect après les travaux de conservation et de restauration de 1981-1982. (Photo J. Bélat, Porrentruy) -le portail sud-

Photo :  Portail méridional, état pendant la restauration de 1981.
         Partie de droite: pas encore nettoyée. La poussière est en réalité de la saleté liée avec du gypse ou du ciment, et dure comme du verre.
         Partie de gauche: nettoyée; les différentes couches de couleurs sont visibles; sur le visage de l'ange, le contraste entre la partie nettoyée
         et la bande de saleté qui reste est évidente. Les parties claires n'avaient aucune couche de couleur.

LE TEXTE ORIGINAL