GLANES JURASSIENNES

Les moines irlandais

Au VIIe siècle, l'Irlande offrait au monde un spectacle sublime. Des milliers de
moines y conservaient intact le dépôt de la foi et de la civilisation; leurs vertus avaient fait donner à leur patrie le nom d'île des saints.

Le célèbre monastère de Bangor était une ruche par trop fournie, elle devait essaimer. Une foule de zélés missionnaires établirent un grand nombre de monastères, vraies républiques studieuses, agricoles et industrielles, en Bretagne, en Gaule, en Italie. Parmi ces hommes de Dieu, l'un des plus illustres fut saint Colomban,
le fondateur du couvent de Luxeuil. Chassé par la persécution, saint Colomban, en
610, avec quelques disciples, saint Gall, saint Sigisbert, saint Ursanne ou Ursicinus, saint Fromond ou Fromondulus, alla prêcher la foi sur les bords du lac de Zurich, mais ils furent mal vus et forcés de quitter ces parages. Saint Colomban passa en Italie, où il fonda le monastère de Bobbio ete y mourut deux ans après, en 615. Au départ du maître, ses disciples se dispersèrent. Saint Sigisbert alla dans les Grisons, prêcher aux peuples de la vallée du Rhin, et établit son ermitage à l'endroit où s'éleva le monastère bénédictin actuel de Disentis; saint Gall prêcha là où s'élevèrent le célèbre couvent et la ville de ce nom; saint Ursanne évangélisa les bords du lac de Bienne et son souvenir y demeura en bénédiction, puisque ce saint fut, jusqu'à la Réforme, le patron de l'église de La Neuveville.Cédant à son amour pour la vie contemplative, saint Ursanne s'engagea dans les montagnes du Jura, peuplées de sombres forêts, cherchant les lieux les plus retirés, pour y placer son ermitage.

Une tradition populaire nous représente le saint, arrivé au sommet des Rangiers, avec son compagnon saint Fromond. Celui-ci lui dit:

"Frère, invoquons le Ciel, pour savoir où nous devons nous réfugier. Jetons nos bâtons en l'air et que chacun de nous s'enfonce dans la direction où ils tomberont. Le Ciel nous indiquera ainsi notre voie."A la façon des Francs, marquant par le jet de leur framée la possession de la terre conquise, nos deux saints lancèrent dans l'espace leurs bâtons de pèlerins.

Celui de Fromond tomba du côté de la Basse-Ajoie. Le saint prit cette direction, s'engagea dans les sombres forêts de la vallée de la Vendeline et établit son
ermitage près d'une source, où plus tard s'éleva le village de Bonfol. Le culte de saint Fromond a traversé les siècles et les pèlerinages de Suisse, d'Alsace et de France se continuent à son tombeau.Le bâton de saint Ursanne disparut dans le sombre vallon qui conduit au Doubs. Ayant pénétré dans ce lieu sauvage, il y découvrit, cachée par de noirs sapins, une grotte située au haut d'un rocher, d'accès difficile et résolut de s'y fixer. Sa solitude était complète: seuls pouvaient la troubler le bruit des ondes, le frémissement des arbres, les cris des oiseaux de proie; il était à l'abri des hommes. Là, saint Ursanne vécut ignoré quelques années, passant les
jours et les nuits dans le recueillement et la prière, s'abreuvant à l'eau d'une source voisine, se nourissant des légumes que lui fournissaient quelques jardins. La légende rapporte qu'un ours, apprivoisé par lui, lui tint lieu de
compagnon. De là les armoiries de la ville des bords du Doubs: un ours debout, tenant dans ses pattes une crosse d'évêque. Cependant, sa retraite fut découverte. Des bergers cherchant leur bétail égaré découvrirent le saint ermite.
Bientôt des visiteurs accoururent des environs d'abord, puis des contrées éloignées. On venait demander au saint la santé de l'âme et du corps, et chacun se retirait, emportant la réalisation de ses voeux.Plusieurs, touchés de l'exemple de saint Ursanne, embrassèrent son genre de vie, se construisirent de petites cabanes et se mirent sous sa direction spirituelle.
Le nombre des religieux croissant, saint Ursanne bâtit sur le bord du Doubs une chapelle dédiée à saint Pierre et un monastère. Ursanne vivait en communauté avec ses religieux auxquels il donna la règle de saint Colomban. Il se retirait
souvent, le jour ou la nuit, dans sa grotte bien-aimée, pour s'y livrer à la prière et y pratiquer en secret ses austérités habituelles. Sentant approcher sa fin, il appela ses disciples auprès de lui, les exhorta à persévérer dans le
mépris du monde, dans le travail et la prière, et les conjura de terminer leur vie dans un cloître, où ils avaient jeté les fondements de la perfection qui
nous mène à Dieu. Puis, ayant recommandé son âme à Dieu, il expira le 20 décembre 620.Son corps fut déposé par les religieux dans l'église de Saint-Pierre; il repose aujourd'hui sous le maître-autel de l'antique collégiale.

L'ermitage de saint Ursanne devint plus tard un monastère bénédictin, dépendant de celui de Moutier-Grandval, puis une Collégiale célèbre, détruite par les Français, en 1793.

Autour de cette Collégiale s'est développée une petite ville, qui joua un rôle important dans les fastes de l'ancienne Principauté des Evêques de Bâle.

Le tombeau de saint Ursanne est devenu un pèlerinage cher aux populations des bords du Doubs. Ce pèlerinage remonte jusqu'au jour de la mort du saint. De
siècle en siècle, les peuples sont venus s'agenouiller devant ce tombeau, le respect au coeur et la prière sur les lèvres. Ils ont prié saint Ursanne et son intercession leur a obtenu des grâces précieuses et d'innombrables bienfaits.


in: DAUCOURT, Arthur. GLANES JURASSIENNES
par Jean-Louis Rais.

FARB-Fondation Anne et Robert Bloch pour la promotion de la création culturelle dans le Jura.
Delémont, 1999, p. 119-120

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