EVENEMENTS HISTORIQUES


Il y a cinquante ans aujourd'hui
La débâcle aux frontières
La débâcle d'un certain 19 juin


Le 17 juin 1940, le maréchal Pétain annonçait qu'il demandait un armistice général. Le 18 juin, le général de
Gaulle lançait de Londres son fameux appel à la résistance. Dès le 19 juin, quelque 29000 hommes du 45e corps
d'armée français trouvaient refuge en Ajoie, dans le Clos-du-Doubs et aux Franches-Montagnes. Ce corps d'armée,
commandé par le général Daille et qui comprenait des soldats français, polonais et des spahis, avait bien tenté
de fuir vers le sud. Mais les Allemands, plus rapides, coupèrent la retraite aux troupes françaises, remontant
vers le Fort du Lomont qui tombait le 20 juin. Pour les troupes françaises, épuisées par les marches forcées de
la retraite, il ne restait d'autre issue, pour échapper aux Allemands, que de traverser le Doubs et de demander
l'internement en Suisse. Sur notre document, des spahis algériens sur le pont de Saint-Ursanne.


Dans la nuit du 31 août au 1er septembre 1939, la Deuxième Guerre mondiale éclate:
les divisions d'Adolf Hitler violent la frontière polonaise. Varsovie tombe le 26
septembre. Liées par leurs alliances politico-militaires, la France et la Grande-
Bretagne déclarent la guerre à l'Allemagne. La sarabande tragique peut commencer.
Panzer, aviation d'assaut, parachutistes, SS, lance-flammes, fanatisme en consti-
tueront le décor funeste. C'est nouveau, bien coordonné. La guerre du moteur,
"rodée" avec succès en Espagne et en Pologne, sera portée à son paroxysme.
1939/1940: l'année terrible


C'est en ces termes que l'historien français contemporain parle de cette époque
(1). Au début de 1940, on vit encore quelques mois la "drôle de guerre", celle où
il ne se passe rien ou presque. Les Français se terrent dans les ouvrages de la
ligne Maginot, les Allemands dans ceux de la ligne Siegfried. Les communiqués
sont sybillins. "Journée calme dans l'ensemble" annonce derechef celui du 6 jan-
vier 1940. Le 14 février 1940 la presse française célèbre avec pompe l'arrivée à
Paris du millionième permissionnaire. Cependant, dans les "Kommandanturen" des
divisions Panzer, les cartes d'état-major détaillées de la Belgique, de la Hol-
lande et du nord de la France arrivent par milliers...

Le 10 mai 1940, à 5 h 35, l'ordre d'attaque est donné. Les Allemands se ruent sur
la Hollande et la Belgique. A une vitesse stupéfiante, les bindés de Rommel et de
Guderian bousculent les troupes alliées. A une défense statique répond une guerre
éclair qui abasourdit les généraux français.
En cinq jours de combat, les forces allemandes perceront "le front continu", al-
lié, ce qu'elles n'avaient jamais pu faire durant les quatre années de la Grande
Guerre. Tout s'est joué sur la Meuse (percées de Dinant, Sedan et Monthermé, 13/
14 mai 1940). Le 20 mai, deux divisions blindées atteignent la mer. Les forces
alliées embarquent à Dunkerque pour rejoindre la Grande-Bretagne. En neuf jours,
338226 combattants sont évacués dans des conditions inouïes. Cette évacuation
se terminera le 4 juin 1940.

Le commandement allemand décide alors de lancer ses forces motorisées en direc-
tion du sud. Les blindés arrivent dans la région de Troyes-Chaumont le 14 juin.
Guderian est chargé de réaliser le coup de filet sur les armées françaises de
Lorraine et d'Alsace ainsi que sur celles qui amorcent l'évacuation (partielle)
de la ligne Maginot. La situation de ces armées devient rapidement extrêmement
critique. Elles subissent à l'est, en effet, deux attaques de front, l'une sur
la ligne Maginot, l'autre sur le Rhin. Le 15 juin, la 7e armée allemande fran-
chit ce fleuve à Neuf-Brisach et à Limbourg.



Le 45e corps d'armée français (général Daille) est à l'extrême sud de la nasse.
Il comprend la 67e division d'infanterie (général Boutignon), la 2e division
d'infanterie polonaise (général Prugar-Kettling) et la 2e brigade de spahis
(col. de Torcy). Ce corps s'est déployé dans le secteur de Montbéliard, Besan-
çon, frontière suisse. Le 14 juin, le général Daille peut encore nourrir l'es-
poir d'échapper à l'encerclement en se glissant le long de la frontière suisse
en direction du sud de la France.

C'était sans compter sur la vélocité des éléments avancés du groupement Guderian.
Arrivés à Pontarlier le 17 juin, ils bloquent la dernière issue, la route du sud
est coupée. Dans la nasse ainsi fermée, les Allemands capturent 400 000 hommes.
Le 45e corps est acculé à la frontière suisse.

Les premiers motocyclistes allemands ont pénétré dans Paris désert dans le petit
matin du vendredi 14 juin. Dans la journée, les vainqueurs contrôlent toute la ca-
pitale. A l'instant où le général Guderian arrive à Pontarlier - le 17 juin -, le
maréchal Pétain annonce à la radio qu'il sollicite un armistice général.
La bataille est bien perdue. Le général Daille demande l'internement en Suisse de
son 45e corps. Le 18 juin, il met en place in extremis l'ultime dispositif de cou-
verture. Le 7e régiment de spahis algériens et un bataillon léger d'infanterie
tiendront les verrous placés à l'ouest. Ces éléments se battront à Orgeans, à
Maîche et à Fessevillers, puis feront retraite sur le Doubs.


Les 1er et 4e escadrons, avec le gros du régiment, passe la frontière au Chaufour,
dans la nuit du 19 au 20 juin. Cette même nuit laissant Saint-Hippolyte sur sa
gauche, le 2e escadron se glisse en direction du Doubs au sud-ouest, longe cette
rivière et pénètre en Suisse à La Motte pour se diriger sur Saint-Ursanne. Quand
au 3e escadron, il descend sur le Doubs par Fessevillers et dépose son armement à
Goumois.

Bien menée, la manoeuvre est réussie. D'un rapport du major Büchi, Ter. Insp. 2,
du 3 juillet 1940, il ressort que la Suisse a interné 9386 soldats polonais et
19609 soldats français, ainsi qu'environ 7000 chevaux. Ces hommes étaient hors
d'état de combattre. Ils étaient épuisés par les marches forcées de la retraite.
Les unités n'avaient pas de matériel antichars. Elles étaient dépourvues de muni-
tions, le train ayant été capturé par les Allemands. Des éléments de la 67e divi-
sion d'infanterie avaient couvert 120 km à pied en trois jours. Ces 29 000 hommes
n'iront ainsi pas rejoindre les 1 800 000 prisonniers que fit la Wehrmacht,
échappant ainsi au sort trop souvent misérable que l'Allemagne réserva aux
captifs.
La presse locale fait état de ces événements, de l'accueil compatissant réservé
aux soldats français et polonais recueillis sur le Haut Plateau franc-montagnard
(2). Elle relate les combats meurtriers de Maîche et de Fessevillers ajoutant
que "les éclairs et le tonnerre se mêlaient au bruit de la bataille". Les offi-
ciers polonais expliquent que leurs troupes ont été instruites il y a six mois à
peine dans la région d'Angers, siège du Gouvernement polonais, après le désastre
de septembre 1939 en Pologne. La 2e division polonaise a combattu à Damprichard
et à Indevillers. Les journaux reflètent aussi la grande tristesse de la popula-
tion à la vue des blessés arrivés avec les troupes et lors des funérailles de
deux soldats polonais et de trois soldats français inhumés au cimetière de Sai-
gnelégier, le 19 juin. L'armée et la population civile oeuvrèrent la main dans la
main. Toutes les opérations d'internement, d'accueil et de transport en direction
de la Suisse centrale se déroulèrent sans incidents.


A l'heure où les spahis et l'infanterie franco-polonaise livrent leurs derniers
combats sur le plateau de Maîche, au 4e étage de la BBC, à Londres, Charles de
Gaulle lance ce qui deviendra l'appel du 18 juin: "La flamme de la résistance
française ne doit pas s'éteindre, et ne s'éteindra pas !" Mais, pour que la vic-
toire change de camp il faudra payer le prix fort: cinq ans d'une guerre atroce
qui fit 36 millions de morts dans les seuls rangs des belligérants.
Quatre ans et demi après les événements évoqués ci-dessus, Winston Churchill et le
général de Gaulle sont sur les lieux. Le 13 novembre 1944, ils confèrent au châ-
teau Montalembert, à Maîche, avec le général de Lattre de Tassigny, commandant les
divisions françaises. "L'offensive du Doubs" est déclenchée le 14 novembre, à midi.
La surprise est totale. Le général Oschmann, commandant de la 338e V.G.D. (Volks-
grenadierdivision), est tué à 12 h 30 par une rafale d'arme automatique. Dans sa
sacoche se trouve le plan de toute l'organisation défensive allemande et un bloc-
notes portant un dernier commentaire: "Les Français sont sur la défensive. Aucun
indice d'attaque prochaine." (3) Dans le froid et sous la pluie, le cours de
l'histoire s'accélère. Aux ides de mars, les Allemands repasseront le Rhin, tan-
dis que le glas du nazisme et de ses folies meurtrières retentira au début du
mois de mai 1945.


Blaise Crevoisier


(1) 1939/1940 - L'année terrible, Jean-Pierre Azéma, agrégé d'histoire, dans Le Monde, éd. spéc., avril 1990.

(2) Le Franc-Montagnard, Saignelégier, 20 juin 1940.

(3) Les Remparts, Souvenirs de la mobilisation 1939-1945, J.-D. Collomb, 1989, p. 187.


Autres sources:

1940 - La guerre des occasions perdues, A. Goutard, 1956.
Die Spahis in der Schweiz, J.-D. Willi, Schw. Kavallerist, 8/1980.
Les spahis internés en Suisse en 1940, D. Borel, Neuchâtel, 1988.
Photographies: Archives fédérales, Berne.


Le PAYS, 19.6.1990, 5 ill.
Blaise Crevoisier