LES FOURS A CHAUX DE SAINT-URSANNE
Par Bernard Bédat
in:
Jura Pluriel N° 12, 1987, p. 10-13, av. 4 ill.
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Une des modes des années 80, en matière de développement économique, aura été de tenter de mettre
en valeur les matières premières de la région. La pierre. assez curieusement, semble avoir échap-
pé aux investigations et supputations des économistes. Elle ne retint l'attention que de quelques
défenseurs de l'environnement lorsqu'une carrière blessait inutilement le paysage.
Malgré cela, la fabrique de chaux de Saint-Ursanne, entre la mine et la carrière
ouverte, charriant autant de mystères enfouis au fond de ses galeries que de blocs
de pierre calcaire, demeure une pièce maîtresse de notre économie.
Le curieux arrête son regard aux voûtes béantes qui foudroient la montagne et se
laisse aller à mille rêves: il entre dans les profondeurs des rochers avec ses
fantasmes et les brûlures de ses cauchemars, il n'y pénètre pas vraiment.
Cette fabrique revient à la mémoire à travers les murs d'une écurie, d'un corridor
ou d'une cuisine qu'on a peint à la chaux vive, elle nous ramène au temps de la
guerre lorsque les "tractions avant" carburaient au propre et au figuré et, pour
peu qu'on ait oublié les quelques notions de chimie jamais bien apprises, la fa-
brique de chaux de Saint-Ursanne redevient la grande énigme de son enfance jalou-
sement gardée par les nichées de rapaces qui veillent sur elle.
Et pourtant une entreprise, qui a la capacité de dévorer 200 m3 de pierre par
jour, de transporter bon an mal an 10000 tonnes de chaux blanche et 50000 ton-
nes de carbonate, qui peut en stocker cinq fois 60 tonnes, qui fait tourner
ses chargeuses à pneus dans 8 km de galeries dont on a extrait depuis le début
du siècle un calcaire d'une étonnante qualité, une telle entreprise en impose
à ceux qui croyaient les Jurassiens confrontés à des travaux plus minutieux et
de volumes moins encombrants. Au pays de l'horlogerie, l'extraction du calcaire
surprend.
Depuis qu'elle a consenti plusieurs millions d'investissements dans les années
50, l'entreprise a considérablement modernisé son équipement de production des-
servi par une trentaine de collaborateurs.
Le savoir-faire est parfait et l'équipement adéquat: la pierre brute extraite de
la montagne, concessionnée par la cité de Saint-Ursanne depuis 1907, va subir
deux traitements de choc: un traitement physique de concassage pour la transfor-
mer en carbonate de chaux et un traitement chimique consistant à désacidifier le
calcaire brut en laissant s'échapper le CO 2 (dioxyde de carbone) pour en faire
de la chaux vive ou de la chaux hydratée si on lui ajoute ensuite une certaine
quantité d'eau.
Pour quels usages réduit-on ainsi la montagne en sacs de 50 kg ?
Le carbonate de chaux
La pierre, simplement moulue à différents degrés de finesse, trouvera emploi chez
les chimistes pour la fabrication des colorants et du verre (le fin du fin:
1/1000e de mm) et les grands moulins l'ajouteront aux fourrages composés pour le
grand et le petit bétail (apport de calcium ou contribution à la formation de la
coquille des oeufs).
Une mouture plus grossière sera épandue sur le terre pauvre en chaux pour en modi-
fier la structure et celle dont les grains ne dépassent pas 0,2 mm est ajoutée à
la composition du bitume consituté d'un mélange de graviers, chauffés dans un tam-
bour rotatif, et de bitume, auxquels vient s'ajouter le filler (carbonate tamisé
fin), dans une proportion de 4 à 8 % selon le tapis routier désiré. Une installa-
tion moderne de malaxage du bitume peut produire 100 tonnes à l'heure. Si une tel-
le machine fonctionne 10 à 12 heures durant de grands travaux, la consommation de
filler est considérable. Il est alors acheminé par wagon-silo puis par camion vers
le centre de malaxage.
La chaux vive
Les plus grosses pierres extraites sont destinées au four à chaux à cuve verticale
chauffée au fuel lourd. Au cours de l'opération, la pierre perd la moitié de son
poids. La chaux vive en morceaux est vendue en vrac aux aciéries et aux fabriques
de carbure et en sacs aux marchands de matériaux de construction. La chaux vive
moulue s'emploie dans l'industrie et dans le secteur du bâtiment. Le stabilosol,
chaux vive de haute qualité, sert à la stabilisation des sols. On mélange la chaux
fine blanche avec la terre marneuse. En s'éteignant, la chaux vive absorbe l'eau
et, ce faisant, stabilise le sol. Grâce à cette technique, la marne ne doit plus
être remplacée par des graviers, d'où une économie de temps et de matériel.
La chaux hydratée
Humectez votre chaux vive et faites lui faire le grand saut: la pierre se trans-
forme en poudre. Un vrai miracle ! Si vous lui ajoutez de la caséine (protéine du
lait), vous en faites une bouillie (dite bordelaise) destinée aux domaines viti-
coles. Mélangée à du sulfate de cuivre elle combat efficacement le mildiou et
l'araignée rouge, parasites de la vigne et ennemis jurés du viticulteur. La chaux
hydratée originale s'emploie, elle, dans l'agriculture comme engrais: elle amélio-
re la granulation d'une terre lourde et marneuse et combat la vermine.
Le bâtiment, l'industrie chimique, l'agriculture, la construction routière sont
les débouchés de la Fabrique de chaux de Saint-Ursanne qui étend son activité à
la Suisse entière.
Les rêves comme la chaux vive s'éteignent, sauf ceux que font naître ces galeries
hautes comme des cathédrales et dans lesquelles les plus imaginatifs conçoivent
pour demain de brillants spectacles. Pour l'heure, la fabrique de chaux de Saint-
Ursanne étouffe ses bruits de mines et poursuit son activité avec la sérénité que
lui suggère le paysage grandiose de la vallée du Doubs qui lui ouvre l'horizon.
Légendes des illustrations
PHOTO JACQUES BELAT
Au long de 80 ans d'expérience, les techniques de prospection et de travail se sont affinées.
Dans un décor de science-fiction, des machines gigantesques sondent les entrailles de la terre.
Centimètre par centimètre...
Des installations capables d'avaler 200 m3 de calcaire chaque jour que Dieu fait...
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