GRELLET PIERRE

SUR LES SENTIERS DU PASSE
Notes de voyage, d'art et d'histoire

Ouvrage orné de dix planches hors-texte

Neuchâtel, Librairie Centrale S.A., 1923, p. 180-187, av. 1 pl.


DANS L'EVECHE DE BALE
SAINT-URSANNE
Le pieux anachorète qui fut le premier habitant de Saint-Ursanne avait bien choisi
sa solitude. La grotte, d'où l'odeur de sa sainteté se répandit aux alentours,
s'ouvre dans le replis tortueux et le plus reculé de la chaîne jurassique. Un es-
calier aux marches disjointes et moussues y conduit en gravissant une paroi abrup-
te qui domine le vallon retiré et sauvage où les hauts toits bruns de la petite
cité se blotissent autour du clocher carré de sa collégiale. Elle est restée tel-
lement à l'écart du monde qu'elle a pu vivre pendant des siècles sans sortir de
ses remparts et qu'aujourd'hui encore elle offre à peu près l'image de ce qu'elle
était à l'époque de ses derniers prévôts, c'est-à-dire avant la Révolution. Le
chemin de fer n'a pas pu pénétrer dans la gorge profonde creusée par le Doubs: il
passe au-dessus, en tunnel et viaduc; la gare est loin; la petite patache jaune
de la poste y monte deux fois par jour.

Comme il advient, un monastère s'éleva autour de la cellule de l'ermite dont on
vénérait les reliques. Le cénobite irlandais qui trouva en ces lieux la paix du
désert, avait longtemps parcouru le pays en compagnie de saint Colomban et de saint
Gall, nos premiers missionnaires. La gloire de saint Ursanne fut plus modeste que
celle de son maître et de son émule; un petit chapitre de chanoines, qui remplaça
le monastère à la fin du XIme siècle, perpétua son culte jusqu'à la fin de l'Ancien
régime.

Que se passa-t-il pendant les sept cents ans où 41 prévôts se succédèrent aux hon-
neurs canonicaux ? Un digne ecclésiastique, Mgr Chèvre, curé-doyen de Saint-Ursanne,
en a raconté l'histoire, par le menu, en un gros volume de mille pages, qui est une
monotone, mais instructive compilation. Cette longue chronique, où les faits se
juxtaposent à la manière des petites pierres d'une mosaïque, est sans doute l'image
réduite des destinées de maint chapitre de chanoines. Il va de soi qu'animé du lou-
able désir d'édifier ses ouailles et ses lecteurs, l'auteur n'a pas narré la vie
des chanoines sur le mode du poète du Lutrin, mais on devine dans ses consciencieux
récits plus d'une scène qui aurait pu inspirer Boileau.
Doté, par des mains pieuses ou puissantes, de droits temporels, de prébendes, de
vignes en Alsace, de forêts en Ajoie, de régales de pêche et de chasse, le chapi-
tre mena, pendant la majeure partie de son existence, une vie propre à justifier
le dicton: qui terre a, guerre a. Ses pieux exercices étaient entremêlés de con-
testations avec les bourgeois du lieu d'abord, puis de luttes avec un adversaire
autrement redoutable lorsque, après la Réforme, les princes-évêques de Bâle vin-
rent établir leur cour à Porrentruy. Ces grands seigneurs ecclésiastiques é-
taient bien obligés de respecter les prérogatives des illustres abbayes sur leur
terres: les Cistersiens de Lucelle et les Prémontrés de Bellelay étaient gens de
conséquence, qui avaient au besoin le bras long, mais les quelques chanoines
groupés autour de la collégiale de Saint-Ursanne, tapis dans leur terrier du
Doubs, n'avaient guère d'autres ressources que d'invoquer, comme Jeannot Lapin,
la coutume et l'usage.

Suffit qu'au cours des siècles, le chapitre avait subi de rudes atteintes dans sa
fortune primitive. Ses droits et ses biens s'en allaient en lambeaux. Il n'exer-
çait plus la haute justice dans ses domaines. L'herbe croissait sur le cimetière
où se livraient jadis les
combats judiciaires;
les instruments de justice se couvraient de mousse dans un coin du cloître. On con-
testait à ces messieurs la propriété de ces vastes forêts, mais, comme fiche de
consolation, on leur permettait d'y chasser encore et de pêcher dans le Doubs, sous
les murs de leur résidence.

Les bons capitulaires ne s'en faisaient pas faute: ils levaient leurs nasses avec
autant de zèle que les premiers apôtres et bien souvent saint Ursanne fut négligé
pour saint Hubert.

L'enceinte de leur petite Thébaïde, où tant de tempêtes avaient soufflé dans des
verres d'eau, les derniers chanoines la quittèrent à jamais lorsque la Société des
amis de la Liberté et de l'Egalité de Saint-Ursanne vint danser la Carmagnole sur
la place de l'Eglise.

Ce qui est survenu depuis n'a pu effacer l'empreinte marquée par les siècles. La
petite cité, fort heureusement, est si étroitement serrée entre la montagne et la
rivière qu'elle ne peut s'agrandir. Quelques maisons neuves seulement s'égrènent
le long de la gorge, bien à l'écart de l'enceinte aux trois portes qui enserre le
bourg. La voûte franchie, on se trouve dans une rue bordée de maisons vieillottes,
qui portent au-dessus de leur entrée leur âge vénérable ou l'indiquent par les
cannelures de leurs petites fenêtres carrées; quelques-unes ont leur cage d'esca-
lier enfermée dans une tourelle à clocheton pointu. C'est le cas de l'ancienne de-
meure du prévôt qui arbore aujourd'hui l'enseigne du Cheval Blanc. Elle s'élève au
centre de la ville tout près de la fontaine où, du haut de son fût, le saint pa-
tron du lieu regarde la collégiale qui lui est dédiée.

On a souvent décrit cet édifice, un des plus remarquables de notre pays. Ses trois
portails surtout et sa crypte, du style roman le plus pur excitent, à juste titre,
l'admiration des artistes et des archéologues. La porte des Epousailles, qui donne
accès au transept est la plus parfaite, avec son bas-relief, représentant les pro-
tecteurs de la collégiale et les deux exquises statuettes de la Vierge et de saint
Ursanne qui la flanquent dans des niches ajourées.

Mais c'est dans le cloître que s'attardent le plus volontiers ceux qui aiment à é-
couter le langage des vieilles pierres. Ses ogives à rosaces enferment un cimetiè-
re abandonné; les hautes herbes cachent à demi les dalles, sur lesquelles se pen-
chent les ombellifères; des rosiers, devenus églantiers enlacent les croix. Depuis
des siècles les hautes fenêtres du choeur regardent cet enclos fleuri, d'où l'oeil
monte, par delà les contreforts et les toits bruns de la collégiale, vers les col-
lines couvertes de hêtres et de sapins qui surplombent de toutes parts la petite
cité du chapitre.

On y était entré par la porte de Saint-Pierre, décorée des armes de la ville: un
ours
tenant une crosse d'évêque;
on en sort par celle de Saint-Paul ou de Porrentruy; toute la ville, avec son uni-
que rue tient entre les deux. Vers l'église pourtant, une troisième porte ouvre
sur le pont de pierre à quatre arches qui traverse le Doubs, en dos d'âne. Cons-
truit au commencement du XVIIIme siècle, il est resté tel quel, avec sa croix et
sa statue de saint, posée sur son parapet. C'est le site classique de Saint-Ursan-
ne, celui devant lequel les peintres plantent leur chevalet. La rivière coule
sans bruit sur son lit de sable et de cailloux; elle caresse les murs de maisons
vétustes dont les fenêtres sont taillées dans l'ancien mur d'enceinte; la façade
qui regarde la ville contient, dans de petites niches, des figurines de saints
qu'abrite un baldaquin; le côté tourné vers la rivière porte, en saillie, des
balcons de bois d'où, tout comme les chanoines, les habitants peuvent pêcher sous
les murs de leur résidence.


Référence:
Amweg 4136 -
Grellet, P.
Dans l'Evêché de Bâle: Delémont et quelques petits paysagistes jurassiens. Les Rangiers. St-Ursanne. Porrentruy.
Sur les sentiers du passé (art. parus dans la Gazette de Lausanne, août, sept. 1922).
Neuchâtel. Libr. Centrale. 1923; 163-198, pet. 8.