EVENEMENTS
HISTORIQUES
La prise de Saint-Ursanne par les
Troupes françaises le 11 mars 1637
Le comte de Grancey-Medavi voyant l'importance de la ville de Saint-Ursanne, dont
les ennemis incommodaient fort les convois qui lui venaient de la Suisse, atten-
dait des troupes de renfort pour l'assiéger. Mais voyant qu'elles tardaient trop
à venir, et averti que les garnisons d'autour avaient été commandées de se jeter
du côté de la Bresse, il se servi de cette occasion pour hâter son dessein. Il fit
assembler sous prétexte d'un convoi tout ce qu'il pût tirer des garnisons voisi-
nes, qui ne se trouva monter qu'à cinq cents hommes, n'osant pas davantage dégar-
nir les places. Il ne le put faire si secrètement que le gouverneur de Saint-Ur-
sanne n'en fut averti. De fait, le septième de ce mois, le comte de Médavi étant
allé reconnaître la place, le gouverneur en fit sortir le même jour force paysans
escortés de cent mousquetaires, pour faire couper tous les arbres sur les chemins
par où l'artillerie devait passer. Ce qui obligea ce comte à y envoyer avec 40
mousquetaires le sieur de Vignancourt, qui commande dans Porrentruy; lequel les
ayant rencontré en un lieu fort avantageux pour favoriser leur travail, le petit
nombre de ses gens n'empêcha pas qu'il n'attaqua si courageusement les ennemis,
qu'après deux ou trois décharges qu'ils lui firent, il les mit en déroute, en
tua douze sur la place, fit quelques prisonniers et repoussa le reste à coups
d'épée jusque dedans la place. Tous les paysans qui travaillaient voyant ce dé-
sordre, ayant été contraints de sauter en des précipices et d'abandonner leur
travail déjà bien avancé. Le sieur de Vignancourt ayant promptement donné avis de
cet avantage au comte de Médevi, qui était à Porrentruy avec le reste des trou-
pes, il envoya hâter les deux coulevrines qui venaient de Montbéliard, et alla
bloquer la place d'un côté du Doubs, n'ayant pas assez de troupes pour en faire
passer de l'autre. Arrivé qu'il fut, il donna l'attaque du château au régiment
de Dannevoux, commandé par les capitaines Crèvecoeur, Boisneuf, La Lande, Dale-
mand et Foissi, avec autant de lieutenants et enseignes; lesquels d'abord s'al-
lèrent loger à la portée du pistolet de ce château, où ils firent quitter une
barrière que les ennemis avaient faite sur l'avenue qui était fort étroite, et
le seul endroit par où on y pouvait aller. L'attaque de la ville fut commise au
régiment de la Suze, commandé par lui-même, vrai héritier du courage de son père
et par les sieurs de Vignancourt, Cadaniel, Soulas et La Touche ses capitaines;
lesquels firent aussi quitter d'abord aux ennemis le moulin qu'ils tenaient con-
tre la porte. Toute la nuit se passa en de furieuses décharges de mousqueterie,
avec perte de quelques soldats de part et d'autre.
Cependant le comte de Médavi fit débarasser les chemins et dresser des plates-for-
mes aux lieux plus commodes pour l'artillerie. Mais ces chemins se trouvèrent si
difficiles, que deux cents paysans qui trainaient l'artillerie furent contraints
d'en laisser une pièce en arrière, pour doubler l'attelage de l'autre. Laquelle
étant arriver et prête à tirer au point du jour, on envoya sommer les assiégés de
se rendre. A peine voulurent-ils parler au Tambour, et témoignèrent tant de réso-
lution et d'insolence, que le comte de Médavi ayant eu avis que les Bourguignons
leur avaient envoyé cette nuit-là cinquante hommes de l'autre côté de la rivière,
et craignant qu'il ne leur arriva un plus grand secours se hâta de faire jouer sa
pièce de canon, dont l'effet fut tel qu'en moins de sept heures, elle tira cin-
quante-quatre coups contre le portail du château, qui firent au-dessus de la vou-
te une brêche à passer quatre hommes de front. Cet heureux commancement ayant fait
résoudre les nôtres d'y donner l'assaut avec des échelles, pour y faire un loge-
ment; il fallut auparavant couper une palissade de pieux, qui étaient au bout du
pont et qui en empêchait l'abord: ce qui fut aussitôt exécuté à la faveur des man-
telets et de la coulevrine qui tirait incessamment. Puis on dressa les échelles
contre ce portail, où les Français se logèrent hardiment, nonobstant la grande ré-
sistance des ennemis qui leur tuèrent quelques soldats. En même temps, le régiment
de la Suze attaquait la ville, contre laquelle les officiers allèrent planter
leurs échelles, et y montèrent courageusement par un lieu qu'on croyait inaccessi-
ble, ayant chacun la grenade en main, pour empêcher les ennemis de les recevoir à
la descente.
Viennot et Chesnevert, lieutenants en ce régiment, y descendirent les premiers et
suivis de tous les autres officiers et soldats, contraignirent les ennemis de se
retirer dans les maisons, où ils ne laissèrent pas de faire telle résistance,
qu'il en fut tué plus de 60, outre les deux principaux officiers qui y comman-
daient, lesquels y demeurèrent des premiers. Les autres se sauvèrent par le pont
et par ce moyen les Français se rendirent maîtres de la ville et de la première
porte du château, après y avoir perdu l'Enseigne de la compagnie de Soulas, nommé
Colet, eu quelques officiers blessés et des soldats tués. Tout cela fit rabattre
beaucoup de la résolution de celui qui commandait dans le château où ceux de Dan-
nevoux, se servant de l'avantage de leur logement, continuaient à faire saper une
traverse de muraille qui empêchait de s'attacher à l'autre porte du château. Sur
les quatre heures du soir, l'autre pièce de canon étant arrivée, elle fut mise
aussitôt en batterie sur la plate-forme qu'on lui avait préparée. Au premier coup
qu'elle tira avec l'autre, les ennemis étonnés demandèrent à capituler. On fit
donc cesser le canon pour entendre leurs propositions, qui tendaient à sortir avec
leurs armes et bagages; ce qu'on ne leur voulut accorder. Encore leur permit-on à
peine de sortir vie sauve avec l'épée à celui qui les commandait et pour le reste
le bâton blanc. Ce qui augmenta leur regret fut l'arrivée d'un secours de 400
hommes, commandés par un Gentil homme Bourguignon nommé Malsaigne, qui vit sortir,
avec la honte qui accompagne telles actions, 150 hommes qui restaient encore de
la garnison de ce château, lesquels et leurs capitaines furent contraints d'aller
à pied à Brisac, avec un simple passeport, et sans capitulation par écrit. Le
comte de Médavi y a laissé deux compagnies en garnison, dont l'une est celle de la
Lande qui a ci-devant défendu Ericourt. Cette prise nous ouvre le passage de la
Suisse pour en faire désormais venir toutes nos commodités sans escorte, et faci-
lite nos courses dans la Bourgogne...
A Lyon, à la place de Confort, iouxte la copie imprimée à Paris au Bureau d'Adresse,
le 30 mars 1637, avec privilège.
Commencée par la défenestration de Prague, la guerre de Trente Ans (1618-1648) a été la plus terrible de toutes les guerres qui désolèrent l'Europe
entière. De religieuse et allemande qu'elle était au début, elle devint politique et européenne. La Suisse y échappa, à peu près. L'Evêché de Bâle,
terre impériale en partie, fut envahi. La guerre de Trente Ans plongea le Jura dans la ruine. On peut juger de l'étendue de cette catastrophe quand
on saura que 54 millions de nos francs - 3.142.955 livres bâloises - ont été versés aux Français.
Toutes nos villes et nos villages furent occupés tour à tour par les Suédois et les Français. La ville de Saint-Ursanne fut prise par nos voisins de
l'Ouest le soir du 11 mars 1637.
Voici en quels termes le commandant, le comte de Grancey-Medavi l'annonce au chatelain de Delémont:
"Monsieur,
"Je vous envoie le gentilhomme qui vous dira comme j'ai fait forcer la ville et le château de Saint-
Ursanne, en pleine nuit, et m'en suis rendu le maître sur le soir où je suis avec mes troupes. Vous
saurez de lui plus particulièrement toute la prise et par même moyen, vous pouvez considérer comme
Dieu fait heureusement prospérer les Armes de Sa Majesté. J'ai fait observer un tel ordre dans la
prise de la ville que l'église a été soigneusement conservée et la maison de Monsieur le Suffragant,
et n'y a eu point de maison ruinées, ni de femmes violées.
"Je vous prie qu'incontinant la mienne reçue, vous commandez que demain, de bon matin, je puisse
avoir quarante bons chevaux et bien attelés pour ramener mon canon. C'est tout ce que j'ai à vous
dire pour le présent, sinon que je suis, Monsieur, votre bien humble serviteur.
"A Saint-Ursanne, ce mercredi onzième mars 1637, à 8 heures du soir."
Et en post-scriptum: "Si vous tardiez de m'envoyer les quarante chevaux, je serai obligé de m'élargir
dans la vallée de Delémont".
Les détails de prise de Saint-Ursanne ont été consignés dans un journal paraissant à Lyon, en date du
30 mars 1637. Nous vous en avons donné connaissance ci-dessus.
André RAIS
Le PAYS, 27.8.1969, av. 2 ill.
Pignon de la collégiale.
Saint-Ursanne aujourd'hui (vue de la porte est).
La référence 2786 de la Bibliographie de Gustave Amweg:
La prise de St-Ursanne pendant la guerre de trente ans.
Alm.cath.Jura. 1906; 54-57
est inexacte.
Je n'ai pas trouvé ce texte dans l'exemplaire de
l'ALMANACH CATHOLIQUE DU JURA
année 1906 que j'ai consulté le 11.5.2000 à la Bibliothèque cantonale.