HISTOIRE
QUIQUEREZ AUGUSTE
Notices sur quelques églises de l'ancien Evêché de Bâle
par Mr. A. Quiquerez, docteur en philosophie (honoris causa) de l'Université de Berne.
(Extrait des Mémoires de la Société d'Emulation du Doubs.)
Séance du 10 novembre 1877. (10 pages)
Accompagné d'une planche représentant deux dessins de deux chapiteaux du portail
méridional de l'église de Saint-Ursanne (Ancien diocèse de Besançon).
Amweg 2490
En réunissant des matériaux pour l'histoire des monuments de l'ancien Evêché de
Bâle, nous ne pouvions négliger les églises qui en forment un des plus intéres-
sants sujets. Bien nous en a pris de commencer de bonne heure nos recherches,
parce que plusieurs de ces monuments ont disparu depuis lors et ont été rempla-
cés par des édifices qui ne rappellent plus rien de ceux primitifs.
I
Dans nos publications sur l'abbaye de Moutier-Grandval (1), nous avons établi le
fait que l'église primitive de ce lieu avait été bâtie vers l'année 630, et qu'
elle avait déjà été remplacée par une église plus grande vers le milieu du siècle
suivant, soit avant l'année 769. La première, comme nous l'avons constaté par ses
fondations, était petite et de forme basilicale. C'est sous son pavé que nous a-
vons retrouvé des sarcophages en pierre, au nombre de plus de dix-sept, qui les
traces des anciennes et même quelquefois en les changeant de place. Les anciennes
étaient volontiers placées sur des éminences, pour rappeler le site du temple de
Jérusalem. Plusieurs châteaux, bâtis sur des rochers ou des hauteurs, avaient des
chapelles voisines, dont quelques-unes sont devenues des églises paroissiales. En
général, l'architecture des monuments religieux dans l'ancien Evêché de Bâle é-
tait pauvre, comme celle des châteaux de la même contrée.
(1) Mémoires de la Société d'Emulation du Doubs, années 1870, 1874 -
Indicateur d'antiquités suisses, 1859, 1861, 1874.
Notre volume sur les églises de cette région, dont on vient de résumer rapidement
le contenu, est accompagné d'une cinquantaine de planches, dont vingt sont rela-
tives à Moutier-Grandval, deux à Saint-Imier, vingt-deux à Saint-Ursanne et onze
aux autres églises de la contrée. Les premières planches sont tout ce qui reste
de Grandval et en partie de quelques antiquités qui lui ont survécu. Parmi ces
antiquités, nous avons publié, dans le Bulletin de la Société pour la conserva-
tion des monuments historiques d'Alsace, en 1866, une notice relative aux habits
sacerdotaux du VIIe siècle encore conservés comme des reliques, et l'Indicateur
d'antiquités suisses a inséré quelques autres de nos notices sur divers objets
trouvés dans les ruines de Grandval. La Revue suisse de 1877 a publié notre opi-
nion sur une bible célèbre provenant de Grandval et qui est attribuée à Alcuin.
Celui-ci l'aurait offerte à Charlemagne le jour de son couronnement à Rome. Ce
précieux manuscrit avait été relégué dans un galetas à Delémont. Il fut vendu
au commencement de ce siècle pour 3 fr. 75, puis ensuite pour 600 fr., et il a
fini par être payé à Londres une trentaine de mille francs. Nous étions trop
jeune quand les deux premières ventes ont eu lieu, et nous n'avons pu que copier
sur parchemin deux pages de ce livre aussi beau que précieux.
II
Nos planches relatives à la collégiale de Saint-Ursanne donnent l'ensemble et les dé-
tails de ce beau monument, autrefois du diocèse de Besançon. Il existe encore: de tel-
le sorte que l'on peut distinguer les diverses époques de sa construction. La partie
orientale appartient au style roman secondaire; nous plaçons sa construction entre le
XIe siècle et le XIIe au plus tard. Le vaisseau de l'église représente la transition
entre le style roman et le style ogival. La tour du clocher, qui s'était écroulée en 1441,
fut rebâtie l'année suivante par les chanoines, qui avaient alors pour prévôt
Jean-Luthold
d'Asuel,
en même temps chanoine de Besançon avec deux de ses frères. Ils furent tous trois des
hommes de guerre plutôt que d'église, et Jean Luthold fut le dernier de ces hauts ba-
rons issus d'Amédée de Montfaucon et d'Himeline de Neuchâtel-sur-le-Lac, soeur de
Rodolphe de Neuchâtel et de Bertholfe, évêque de Bâle (1123-1139). Ce prévôt guerrier
laissa une fille naturelle, Gauthière d'Asuel, qu'il dota richement. Elle épousa
Pierre du Vergier, gentilhomme franc-comtois, mais elle ne put hériter des fiefs que
les barons d'Asuel avaient tenus de l'Eglise de Bâle pendant près de cinq siècles. (1)
La porte méridionale de l'église de Saint-Ursanne rappelle celle dite de Saint-Gall, à la
cathédrale de Bâle. Elle offre la plus grande analogie avec les portails que MM. de Cau-
mont, Oudin et autres assignent aux Xe et XIe siècles et même au suivant. L'ouverture
est rectangulaire, mais le linteau repose sur deux consoles. L'archivolte qui la recou-
vre est à plein cintre et s'appuie sur six colonnes cylindriques, à bases attiques, avec
appendices, couronnées de chapiteaux historiés sur lesquels on va revenir. Le tympan
présente un bas-relief où l'on voit le Christ imberbe, assis sur une chaise dont les
bras sont terminés en tête de chien. Il tient un rouleau de la main droite et un livre
de la gauche. Son auréole à trois rayons symbolise peut-être la Trinité. Ses habits
sont à petits plis très serrés, comme tous ceux des statues ou figures qui ornent ce
portail. Il faut cependant remarquer que ce personnage pourrait aussi être Dieu-le-
Père, représenté sans barbe jusqu'à la fin du Xe siècle. Saint Pierre, tenant une clef,
est debout à sa droite, et saint Paul, portant un livre, à sa gauche. Ce sont les pa-
trons primitifs de l'église. Deux petites figures, probablement des anges, car ils ont
des ailes et des auréoles, sont à genoux aux pieds du Seigneur, et six autres anges,
dans des positions diverses, complètent ce tableau.
Les chapiteaux des colonnes offrent chacun un sujet différent: les trois de gauche et le
suivant de droite représentent les figures symboliques des quatre évangélistes. L'idée
de quatre animaux mystiques a été fournie par le premier chapitre d'Ezèchiel et le qua-
trième de l'Apocalypse; mais les artistes les ont traités avec plus ou moins de fantai-
sie. Saint Marc est représenté par un homme ailé, avec une tête de lion ou de chien, res-
semblant à l'Anubis égyptien; il tient un livre ouvert devant lui. Son voisin, saint
Mathieu, a la forme d'un ange, avec une tête d'oiseau: il a à sa droite un autre ange à
tête de loup et à gauche un ange à tête humaine; tous trois tiennent des livres ou-
verts. Saint Luc emprunte la forme de deux boeufs qui se mordent la queue et qui ap-
puient chacun un de leurs pieds sur un buste d'homme: ce chapiteau offre une analogie
frappante avec celui occupant la même place au portai de Saint-Gall à la cathédrale de
Bâle. Le quatrième est saint Jean, sous la forme de trois aigles aux ailes à demi dé-
ployées; il se voit également au portail de Bâle.
A droite, à côté du précédent, le chapiteau du milieu représente une femme assise qui
n'a de voilé que la tête. Elle tient dans ses bras un enfant qu'elle allaite, mais son
nourrisson n'a qu'une jambe et l'autre est remplacée par une queue de poisson. La
mère a bien deux jambes, mais la partie inférieure de son buste se termine par deux
fortes et longues queues de poissons. A sa droite, un homme demi-poisson porte encore
un autre poisson sur son épaule. Sur le côté opposé apparaît un ange, aussi à demi
poisson, mais ayant des ailes et regardant la jeune mère d'un air narquois.
On sait que le poisson était emblématique de la qualité de chrétien, parce que le mot
grec IXOYZ renferme les initiales des mots Jesus Christus, Dei filius, Salvator. Il
était aussi emblématique du baptême dans les premiers siècles, parce que le poisson
vit dans l'eau avec laquelle on donne le baptême qui nous rend chrétien (2). M.
Blavignac observe (p. 291) que la sirène se voit sur un grand nombre de monuments du
Xe siècle au XIIe, avec une ou deux queues. Elle est parfois employée pour symbole de
la duplicité et de la volupté, mais on la voit aussi tenant un poisson, et alors elle
est considérée comme l'image de l'âme régénérée du chrétien. On lui donne encore di-
verses interprétations. Toutefois, à Saint-Ursanne, il ne s'agit pas d'une sirène
seule, mais de toute une famille: la mère allaitant un enfant, le père apportant un
poisson, et un ange ou un personnage ailé. Nous avons donc cru pouvoir lui donner
l'interprétation admise par M. de Caumont.
Le chapiteau voisin est encore plus curieux, mais il offre un sujet tout différent, quoique
non moins intéressant. L'artiste y a représenté deux scènes. Dans la première un moine
imberbe est assis sur une chaise à croisillon, ou sur un pliant. D'une main, il aide à
soutenir un livre ouvert, et de l'autre, il montre du doigt les lettres minuscules a b c.
Accroupi devant lui, un loup à demi vêtu en moine supporte aussi le livre de la patte
gauche: de la droite, il tient un style pour montrer la première lettre a; mais il est
distrait et il tourne la tête en arrière, en laissant voir sa gueule armée de dents for-
midables.
La seconde scène, occupant l'autre face du chapiteau, représente ce loup, Isangrin, qui
a jeté son capuchon et qui emporte un bélier en regardant encore en arrière un moine
barbu, à tête nue, qui menace du doigt l'écolier déserteur. Au pied de celui-ci gît un
autre bélier.
Ces deux scènes représentent la fable du loup Isangrin à l'école, lorsque son père
Isambart et sa mère Herrat voulurent faire donner quelque éducation à leur rejeton
et l'envoyèrent chez maître Ilias, un savant professeur parisien qui fut ensuite é-
vêque d'Angoulême et qui vivait en 1150. La fable du loup à l'école a été écrite en
allemand au XIIIe siècle; mais comme l'aventure se passe à Paris, il est évident
que le texte allemand n'est qu'une tradition d'une fable en français, qu'on trouve
aussi chez les Arabes.
M. Hermann Hammann, dans un de ses Portefeuilles artistiques et archéologiques de
la Suisse, a montré ce sujet représenté sur des briques du XIIIe siècle. On le voit
pareillement sculpté à la porte de l'église de Fribourg en Brisgau, et à l'église
de Saint-Paul, près de Rome. Cette sculpture prouve encore que la fable était fort
répandue dans le monde chrétien, qui la regardait comme l'expression du mauvais
instinct qui revient toujours. C'était l'image de l'homme vicieux et incorrigible,
peut-être une critique de la noblesse si dédaigneuse de la science littéraire et
dont les membres qu'on envoyait parfois aux écoles des monastères y portaient le
trouble et le désordre. C'est ce que disait l'abbé Conrad de Lucelle à son collègue
Conrad, abbé de Saint-Urbain, en 1196.
Ces sortes de sujets, tirés des fabliaux en vogue pour l'ornementation des églises,
sont un fait d'ailleurs connu. Déjà Gauthier de Coinsi, prieur de Vic-sur-Aisne,
mort en 1236, disait dans son poème intitulé Miracles de la Vierge, que plusieurs
personnes faisaient peindre dans leurs appartements les aventures du Roman du
renard, et que les prêtres les représentaient même dans les églises:
En leurs moustiers ne font pas faire
Sitost l'image Nostre Dame
Com font Isangrin et sa fame
En leur chambre, où il reponnent.
Dans une niche, à gauche de l'archivolte de cette porte, on voit la Vierge Marie assise,
tenant l'enfant Jésus sur ses genoux. Elle est représentée dans le style oriental, rap-
pelant d'une manière frappante la figure d'Isis. C'est au-dessous de cette statue que se
trouve la figure égyptienne d'Anubis, censée indiquer saint Marc. Dans la niche de droi-
te, on remarque un prêtre assis tenant un livre ouvert; la chaise est formée de croisil-
lons, dont les bouts se terminent en têtes de chien. Cette statue paraît avoir été pla-
cée plus tard dans cette niche, comme l'indiquent les raccordements et deux colonnettes
supportant un arc à plein cintre. Nous présumons qu'on a voulu représenter saint Ursan-
ne, ou saint Vandrille qui organisa ensuite un monastère en ce lieu. Le premier est
toujours gravé sur les anciens sceaux sous la figure d'un prêtre, revêtu de ses habits
sacerdotaux, comme on le voit sur cette statue.
Remarquons également que toutes les figures et statues de ce portail ont des vêtements
à plis serrés qu'on attribue aux Xe et XIe siècles. Ajoutons à cette circonstance une
croix grecque qui se voit au portail du nord, la Vierge ressemblant à une Isis, saint
Marc à Anubis, et quelques autres détails qui font penser que ces sujets ont été trai-
tés par des artistes grecs venus en Occident au XIe siècle.
Toute la muraille de ce portail montre encore des restes de peintures, parmi lesquels
on remarque un cavalier qui paraît être saint Martin coupant un pan de son manteau
pour le donner à un mendiant. Ce même sujet est aussi peint sur la voûte de la crypte
de la cathédrale de Bâle. (3)
(1) Histoire manuscrite du château et des barons d'Asuel.
(2) Blavignac, Histoire de l'architecture sacrée, p. 53, note 64; de Caumont, t. VI, p. 29.
(3) Le résumé précédent, sur l'église de Saint-Ursanne, était déjà terminé lorsque nous avons reçu (20 octobre 1877)
le tome XIII des Mémoires de l'Institut national genevois, renfermant une notice de M. Hermann Hammann sur deux
des chapiteaux du portail de cette église.