EVENEMENTS HISTORIQUES
SERASSET, NICOLAS

L'ABEILLE DU JURA;
ou recherches historiques, archéologiques et topographiques
sur l'ancien Evêché de Bâle.
Neuchâtel, Imprimerie de Petitpierre, 1840. Tome premier.
(pages 219-223)
Amweg 162


Massacre de la garnison de St Ursanne



La guerre de trente ans, qui commença en 1618, et ne fut terminée qu'à la paix de
Westphalie, en 1648, fut pour l'évêché de Bâle la source d'horribles calamités.
Pendant cette guerre longue et cruelle, notre malheureux pays fut tour à tour oc-
cupé, pillé, rançonné, incendié par les Impériaux, les Français et les Suédois,
comme s'il eût été leur ennemi à tous; et il lui fallut plus d'un demi-siècle pour
réparer les désastres de tout genre que lui avaient valus une querelle totalement
étrangère à ses intérêts.

En 1634, les Français, alors maîtres de l'évêché, voulant s'en assurer la posses-
sion, placèrent des garnisons dans les différentes places. Le marquis de Bourbon,
qui les commandait, envoya aussi une petite troupe pour occuper la ville et le
château de St Ursanne. Parmi les chefs qui y commandèrent tour à tour, l'un se dis-
tingua surtout par sa perfidie, sa cruauté et son infâme avarice. Sous de vains
prétextes, il fit jeter dans les prisons un respectable exilé qui, loin du tumulte
des guerres dont sa patrie était le théâtre, était venu chercher une demeure plus
tranquille au milieu de ces montagnes. Il éprouva les traitemens les plus indi-
gnes, et une somme de deux mille florins fut seule capable de le rendre à la li-
berté.
Animés par l'exemple de leurs chefs, et n'ayant aucun châtiment à redouter, les
soldats ne gardaient aucune mesure à l'égard des habitans; ce fut au point qu'à
la fin ceux-ci lassés de tant de vexations, résolurent de se défaire de leurs im-
pitoyables hôtes.

Le prince Henri d'Ostein, qui se trouvait alors à Delémont, ayant eu connaissance
de ce dessein, fit tous ses efforts pour en arrêter l'exécution. Aussitôt il dé-
pêcha des messagers au préfet de St Ursanne et aux officiers municipaux des vil-
lages d'alentour: il défendait à tous ses sujets, sous peine de mort, de se join-
dre aux factieux, et il leur ordonnait de prendre tous les moyens capables d'a-
paiser la fureur du peuple. Mais ces démarches furent inutiles: le jour suivant,
de grand matin, des envoyés annoncèrent à l'évêque que tout était consommé. Les
habitans des environs, ayant traversé le Doubs pendant la nuit, s'étaient joints
à ceux de la ville, et avaient massacré la garnison. Des lettres vinrent bientôt
après confirmer cette première nouvelle: elles annonçaient que vingt-trois sol-
dats avaient été égorgés; que dix ou douze autres, échappés à ce premier danger,
mais détenus dans la maison de Jean-Bernard, évêque de Chrysopolis, suffragant de
Bâle, s'attendaient à éprouver le même sort que leurs compagnons; car le peuple
furieux les demandait à grands cris. On attendait donc avec impatience ce que le
prince jugerait à propos de faire.
L'évêque ne vit aucun autre moyen de détourner le coup terrible dont ces malheu-
reux étaient menacés, qu'en ordonnant de les faire conduire aussitôt à Delémont.
On les laissa donc partir, mais avec l'espérance que leur supplice ne serait
différé que d'un instant. On fut trompé dans cette attente: le prince voulut les
faire parvenir, sous une escorte fidèle, jusqu'aux confins de sa principauté,
pour les mettre ainsi à l'abri de nouveaux dangers. Mais ils répondirent à ce
bienfait signalé par la plus monstrueuse ingratitude: à peine arrivés à Lauffon,
ils excitèrent une nouvelle émeute, allèrent même jusqu'à s'armer de torches ar-
dentes pour incendier les maisons, et ils eussent tout réduit en cendres si une
force majeure n'eût réprimé leur audacieuse témérité.
Par hasard le commandant de la garnison se trouvait absent pendant le carnage de
ses soldats: comme il revenait à son poste, le récit de cette tragique aventure
lui fut fait au long par une vieille femme. Saisi d'effroi, et craignant pour lui
le même malheur, il quitte aussitôt la route, et, par des sentiers détournés, ga-
gne au plus vite les murs de Porrentruy.

Le prince donna aussitôt connaissance de ce funeste événement à ses alliés de la
Suisse. Dans une lettre adressée au comte de la Suze, qui avait remplacé le mar-
quis de Bourbon, il exprimait les sentimens de douleur et d'indignation excités
en son âme par la vue d'un si perfide attentat.

Le comte lui fit dire que s'il voulait épargner de grands maux à ses sujets, il
devait au plus tôt faire rendre le bagage de la garnison, punir du dernier sup-
plice les principaux auteurs d'une action si injurieuse et si révoltante, et re-
cevoir dans la ville une nouvelle troupe.
L'évêque répondit qu'il ferait tout son possible pour remplir ces conditions; mais
l'extrême irritation des esprits ne lui permettant pas de se rendre aussitôt aux
désirs du comte, il le priait d'attendre le retour du calme et de la paix.

Cependant les habitans de St Ursanne, revenus de leur première effervescence, pré-
sentèrent à leur prince une supplique, où, prenant Dieu et les hommes à témoin,
ils attestaient que la nécessité les avait portés à cette extrémité. Toujours ils
avaient vécu en bonne intelligence avec les soldats français, qui les traitaient
eux-mêmes avec humanité. Mais une nouvelle troupe, composée d'Ecossais et de bri-
gands stipendiés, avait fait peser sur eux tout ce que l'esclavage a de plus dur
et de plus horrible. Non contens de les avoir dépouillés de leurs biens, ils a-
vaient voulu pénétrer dans les églises pour s'emparer des objets précieux qui s'y
trouvaient renfermés; ils avaient même menacé de consumer par les flammes la vil-
le et les villages circonvoisins. Pour conjurer cet orage qui devait causer leur
ruine entière, ils s'étaient crus obligés d'anéantir ceux qui allaient en être
les auteurs.

Prosternés aux pieds de leur prince offensé, ils le conjuraient de leur rendre sa
première amitié, et si dans leur conduite il remarquait quelque faute, de l'attri-
buer non à des intentions coupables, mais à la nécessité des circonstances.

Les cantons confédérés envoyèrent au roi de France cette supplique, accompagnée de
lettres de recommandation, et heureusement cette affaire n'eut pas de suites fâ-
cheuses.