BIOGRAPHIES DU MOINE
Sérasset, N(icolas)

Vie des saints qui ont illustré le Jura.



1834; V-33 p. 8

Amweg 3193


Dans la préface l'abbé Sérasset dit que cet ouvrage est dû en grande partie au grand-doyen Hennet.
Renferme la vie de Saint-Imier, Saint-Ursanne et Saint-Germain.


St-URSANNE,

solitaire, mort le 20 décembre de l'an 620.

Cette vie est tirée d'un très-ancien manuscrit, dont l'auteur dit qu'il l'a écrite par ordre de
l'archevêque de Besançon, Hugues I, mort en 1066. On en trouve aussi les principaux traits dans
les Pères Bucelin, Mabillon, Longueval et dans Fleury et Baillet; le nom du Saint se lit dans le
Martyrologe universel imprimé à Paris en 1709. Ce qui concerne S. Colomban est tiré de l'abbé
Godescard.

***


Avant de faire connoître le disciple, St.-Ursanne, donnons une idée de son digne
maître, St.-Colomban; d'autant plus que nous lui devons aussi les Sts.-Germain et
Randoald, qui sortirent du monastère de Luxeuil, dont il fut le fondateur.

Colomban naquit vers le milieu du sixième siècle, dans la province de Leinster en
Irlande. Il y avoit alors dans ce pays un grand nombre de religieux recommandables
par leur science et leur sainteté; en sorte que l'Irlande étoit, tout à la fois,
une île de Saints et le séjour des sciences ecclésiastiques. On couroit en foule
dans les monastères pour s'y instruire et s'y former à la piété. On avoit une vé-
nération singulière pour ceux qui les habitoient. Il menoient une vie retirée, et
joignoient à la contemplation les plus rigoureuses austérités de la pénitence.
De tous les monastères de l'Irlande, le plus célèbre étoit celui de Benchor dans
le comté de Down. Il avoit été fondé par St.-Congel, vers l'an 530; et il s'y
rassembla, sous la conduite de ce Saint, un grand nombre de serviteurs de Dieu
qui, dans un corps mortel, menoient une vie véritablement angélique. Ils labou-
roient eux-mêmes la terre, et se livroient à d'autres travaux qu'ils savoient
allier avec la prière et la contemplation. Ils s'appliquoient aussi à l'étude,
et ils avoient dans St.-Congel un modèle de toutes les sciences qu'ils devoient
acquérir. Leur règle toit empruntée de celle de St.-Basile et des religieux de
l'Orient.
Colomban, après avoir appris les premiers élémens des sciences se retira dans ce
monastère de Benchor, et y prit l'habit. Il y vécut plusieurs années dans les plus
austères pratiques de la mortification. Les progrès qu'il fit dans les sciences,
qui avoient la religion pour objet, furent si rapides, qu'il en fut en quelque
sorte regardé comme l'oracle. Il composa, étant encore jeune, un commentaire sur
les pseaumes, afin qu'en éclaircissant les difficultés qui se trouvent dans ces
divins cantiques, ils pussent, lui et ses frères, les réciter avec plus de ferveur.
Animé du désir ardent de renoncer plus parfaitement au monde et à tous les biens
qui auroient pu l'attacher à la terre, il résolut, comme Abraham, de passer dans
une terre étrangère. Il communiqua son dessein à St.-Congel, en le priant de lui
donner sa bénédiction, et de lui permette de partir. Le St. Abbé fit d'abord
quelques difficultés, parce qu'il craignoit de perdre un religieux d'un si rare
mérite. Il acquiesça cependant à sa demande, dans la persuasion que Colomban
agissoit par une inspiration surnaturelle, et qu'il ne se proposoit que la plus
grande gloire de Dieu. Notre Saint partit de Benchor avec douze autres religieux.
Il étoit alors âgé de 30 ans. Il passa dans la Bretagne, aujourd'hui l'Angleter-
re, et de là dans la Gaule ou la France, où il arriva vers l'an 585.
Son zèle s'enflamma quand il vit la discipline ecclésiastique méconnue: ce qui
venoit en partie des incursions des barbares, en partie de la négligence de quel-
ques évêques. Les saintes règles de la pénitence n'étoient pas plus observées.
Colomban prêcha dans tous les lieux où il passa, et la sainteté de sa vie ajouta
beaucoup de force à ses instructions. Son humilité étoit si profonde qu'il se
mettoit au-dessous de ses compagnons. Il n'avoient tous ensemble qu'un coeur et
qu'une âme; on admiroit leur modestie, leur mortification, leur douceur, leur
patience et leur charité. Leur exemple inspiroit la piété dans tous les lieux où
ils passoient.
La réputation de Colomban parvint bientôt à la cour de Gontran, roi d'Orléans et
de Bourgogne; il étoit le fils de Clotaire Ier, et petit-fils du grand Clovis et
de Ste-Clotilde; ses deux frères, Charibert et Sigebert, régnoient le premier à
Paris, et le second dans l'Austrasie: Gontran qui mourut en 593, est honoré
comme saint le 28 de mars.

Ce saint roi pria Colomban de se fixer dans son royaume, et lui permit de bâtir
un monastère dans tel endroit qu'il voudroit choisir. Colomban se détermina pour
le château d'Anegrai, qui n'offroit plus que des ruines, et qui étoit situé dans
le désert de Vosge, dans la partie montagneuse de la Lorraine. Ce fut là qu'il
bâtit son premier monastère. Cette maison fut bientôt trop petite pour recevoir
tous ceux qui demandoient à vivre sous la conduite du serviteur de Dieu. Il bâtit
à huit milles de là, en 590, un second monastère; connu sous le nom de Luxeuil,
qui devint le chef-lieu de son ordre, et qui a subsisté jusqu'à la révolution de
1789.
Colomban fonda même un troisième monastère, à environ trois milles de Luxeuil. On
l'appela Fontaines, parce qu'il étoit situé dans un lieu où il y avoit beaucoup de
sources. Il n'était plus avant la révolution qu'un prieuré dépendant de Luxeuil.
Ces maisons avoient un supérieur particulier, et Colomban résidoit dans chacune
successivement. Il faisoit fréquemment à ses religieux des instructions sur les
devoirs de leur état, et il nous en reste seize qui sont imprimées dans la biblio-
thèque des Pères. On y admire une grande connoissance des choses spirituelles, une
piété tendre, une onction singulière, et une doctrine plus qu'humaine, suivant
l'expression d'un auteur contemporain. On a aussi de lui des poésies sur des su-
jets de morale et de piété, qui prouvent qu'il étoit bon poète pour le siècle où
il vivoit.
Mais celui de tous ses ouvrages qu'on estime le plus, c'est sa Règle, qui est un
vrai traité de la profession monastique. Elle porte sur l'amour de Dieu et du
prochain, dont le précepte est général; et ce fondement soutient tout le reste
de l'édifice spirituel que le Saint veut élever. Il inculque l'obéissance, la
pauvreté, le désintéressement, l'humilité, la chasteté, la mortification des sens
et de la volonté, le silence et la sagesse qui fait discerner le bien d'avec le
mal: il fortifie les instructions qu'il donne sur les différentes vertus, par des
passages de l'Ecriture, et par le développement des grands principes de la morale.
Les religieux ne mangeront que sur le soir, et ne vivront que d'herbes et de ra-
cines, auxquelles ils joindront un peu de pain. La nourriture sera cependant pro-
portionnée au travail. Ils mangeront tous les jours, afin de conserver les forces
dont ils ont besoin pour remplir tous leurs devoirs. Les jeûnes, les prières, les
lectures, le travail sont prescrits pour chaque jour. Le nombre des pseaumes et
des versets qu'il faut réciter à chaque partie de l'office est exactement marqué.
On fléchissoit les genoux à la fin de chaque pseaume, et indépendamment de la
prière publique, il y en avoit de particulières qu'on récitoit dans sa cellule.
St.-Colomban dit qu'il a reçu ces réglemens de ses pères, ou des religieux d'Ir-
lande; et il recommandoit surtout la prière du coeur et l'union continuelle de
l'âme à Dieu. La règle de ce saint Abbé s'observa dans tous les monastères fondés
$par lui et par ses disciples: ce ne fut que sous Charlemagne que la règle de
St.-Benoit y fut adoptée pour l'uniformité.
Childebert qui, à la mort de St.-Gontran, avoit réuni le royaume de Bourgogne à
celui d'Austrasie, étant mort, en 596, laissa deux fils, Théodebert II et Thier-
ry II. Le premier fut Roi d'Austrasie, et le second, de Bourgogne; ou plutôt
l'ambitieuse Brunehault, leur grand'mère, régnoit sous leur nom. Le Roi Thierry
avoit beaucoup de vénération pour St.-Colomban, dont les monastères étoient dans
ses Etats, et il alloit souvent le visiter. Le saint Abbé le reprit de ce qu'il
vivoit dans le désordre, le pressa de contracter un mariage digne de lui. Le
prince promit de se corriger et de suivre ce conseil. Brunegault, qui craignoit
qu'une Reine ne lui fit perdre le crédit qu'elle avoit sur son petit-fils, conçut
une grande colère contre Colomban. Son ressentiment fut encore augmenté par le
refus que le Saint lui fit de l'entrée de son monastère: parce qu'il s'étoit fait
une loi de ne la pas permettre à aucune femme, pas même aux hommes qui vivoient
dans le siècle. La colère de cette princesse ne connut plus de bornes, et elle
résolut de se venger; elle en trouva bientôt l'occasion. Car le Roi ne tenant pas
sa promesse, le saint Abbé lui écrivit une lettre, où il lui faisoit des repro-
ches sévères, et le menaçoit de l'excommunication, s'il ne changeoit point de
conduite, à cause du scandale qu'il donnoit à ses peuples. Brunehaualt profita de
cette occasion pour aigrir le Roi contre le Saint, et elle réussit. Colomban fut
exilé d'abord à Besançon. Deux gentils-hommes eurent ordre ensuite de le conduire
à Nantes, et de ne le point quitter qu'il ne se fût embarqué pour l'Irlande. Ceci
se passa en 610. Il paroit que ce fut de Nantes que le Saint écrivit une lettre
aux religieux de Luxeuil, où il les exhortoit à la patience, à l'union et à la
charité. Il s'embarqua, mais des vents contraires forcèrent le vaisseau de ren-
trer dans le port. Il se retira auprès de Clotaire II, qui régnoit dans la Neus-
trie ou France occidentale, et il lui prédit qu'il seroit maître de toute la mo-
narchie française en moins de trois ans: prédiction qu'il avoit déjà faite sur
la route en deux ou trois occasions. Il passa par Paris et par Meaux, et vint à
la cour du Roi d'Austrasie, Théodebert, qui le reçut avec bonté.
Soutenu de la protection de ce prince, il partit avec quelques-uns de ses disci-
ples, parmi lesquels étoient St.-Gall et St.-Ursanne, qui étoient venus le join-
dre, pour aller prêcher l'Evangile aux infidèles qui habitoient les bords du lac
de Zurich. Les habitants du pays étoient aussi cruels qu'adonnés aux supersti-
tions du paganisme. Colomban leur prêcha le vrai Dieu un jour qu'ils se prépa-
roient à faire un sacrifice. Ayant apperçu une cuve de bierre au milieu du peu-
ple, il leur demanda ce qu'ils prétendoient faire. Ils lui répondirent que c'é-
toit une offrande destinée à leur dieu Wodan. St.-Colomban souffla sur le vase
qui se brisa sur-le-champ avec un grand bruit, et la bierre fut entièrement ré-
pandue. Il profita de la surprise où il voyoit ces barbares, pour les exhorter
à quitter leurs superstitions. Plusieurs se convertirent et reçurent le baptème;
d'autres qui, après avoir été baptisés, étoient retournés à l'idolâtrie, rentrè-
rent sous le joug de l'Evangile.
Wodan ou Odin, dont on vient de parler, étoit, selon M. Mallet, un Scythe qui vint
des Palus-Méotides ou des bords de la mer de Zabache, 70 ans avant J.-C., et qui
fut un grand conquérant. Sa femme se nommoit Frigga ou Fréia; Thor fut le plus
vaillant de ses fils: c'étoient là les trois principales divinités des Norvégiens,
des Germains et des Celtes, aveuglés par l'idolâtrie.

Cependant St.-Gall, dont on voit encore à l'extrémité du lac de Zurich une chapel-
le qui porte son nom, se livrant à son zèle mit le feu aux temples payens, et jeta
dans le lac tout ce qui se trouva d'offrandes; il présumoit l'approbation du peu-
ple qui annonçoit des dispositions si heureuses. Mais cette action irrita telle-
ment ceux qui persistèrent dans l'idolâtrie, qu'ils résolurent d'ôter la vie à
St.-Gall, et de chasser St.-Colomban avec ses autres disciples après les avoir
battus de verges. Les saints missionnaires informés de leur dessein se retirèrent
à Arbone, sur le lac de Constance. Il y furent reçus par un vertueux prêtre, nommé
Villeman, qui leur fit connoître une vallée agréable, située au milieu des monta-
gnes, où se voyoient les ruines d'une ville, appelée Brigantium, aujourd'hui Bre-
gentz. Colomban et ses compagnons trouvèrent dans ce lieu un oratoire dédié sous
l'invocation de Ste.-Aurélie; ils se construisirent des cellules tout autour. Le
peuple au milieu duquel il se fixoient, avoit eu anciennement connoissance du
christianisme; mais il étoit retombé dans l'idolâtrie, et il avoit placé dans
l'oratoire même trois images de cuivre doré, et les adoroit comme les dieux tuté-
laires du pays. St.-Gall qui en savoit la langue, annonça Jésus-Christ, et fit un
grand nombre de conversions: il mit ensuite les idôles en pièces et les jeta dans
le lac. Colomban aspergea l'église d'eau bénite, et tournant autour avec ses dis-
ciples, en chantant des pseaumes, il en fit la dédicace. Il dit la messe sur
l'autel, après y avoir fait des onctions et placé dessous des reliques de Ste.-
Aurélie. Le peuple montra une grande joie, et chacun retourna chez soi, bien ré-
solu de ne plus adorer que le vrai Dieu. Quoi de plus propre à inspirer des sen-
timens de piété, que les touchantes cérémonies de l'Eglise !
Colomban resta près de trois ans à Bregentz, et y fonda un monastère, appelé en
latin Augia major ou Brigantina, et depuis Mereraw; c'est le plus ancien de l'Al-
lemagne, dâtant de 610. Quelques-uns de ses disciples travailloient au jardin,
d'autres avoient soin des arbres fruitiers, ceux-ci étoient pêcheurs, et le St.-
Abbé lui-même faisoit des filets. Mais cependant qu'il s'occupoit de cet éta-
blissement, la guerre s'alluma entre les rois Thierry et Théodebert: celui-ci
fut défait, et ayant été livré à son frère par ses propres sujets, il fut envoyé
à Brunehault, sa grand'mère, qui l'obligea de prendre les ordres. On le mit à
mort peu de jours après.

Colomban, voyant le roi Thierry maître du pays où il s'étoit retiré, et persuadé
que sa vie n'y seroit pas en sûreté, passa en Italie avec plusieurs de ses dis-
ciples; ce fut en 613 qu'il y arriva, et Aigulfe, roie des Lombards, l'y reçut
avec joie. Aidé de la protection de ce prince, il fonda le célèbre monastère de
Bobio, dans un désert au milieu des montagnes de l'Appennin, près de la rivière
de Trébia.
Cependant Thierry mourut quelques mois après l'assassinat de notre roi Théodebert,
son frère, et eut pour successeur son fils Sigebert, encore enfant, sous le nom
duquel Brunehault, son aïeule, gouverna le royaume. Clotaire II lui ayant déclaré
la guerre, le fit prisonnier avec ses deux frères, et condamna Brunehault à souf-
frir une mort cruelle. Il devint par-là maître de toute la monarchie. Se rappe-
lant alors la prédiction de St.-Colomban, il lui fit proposer par St.-Eustase,
deuxième abbé de Luxeuil, de revenir en France. Le saint répondit qu'il ne pou-
voit quitter l'Italie, et il écrivit en même temps au roi pour l'exhorter à mener
une vie chrétienne et édifiante. Clotaire pour lui donner une marque de son es-
time, accorda sa protection au monastère de Luxeuil, dont il augmenta les reve-
nus. Le St.-abbé, au rapport, de Jonas, religieux de Luxeuil, son historien, com-
posa contre l'arianisme un savant ouvrage qui est perdu depuis longtemps. Il mou-
rut à Bobio le 21 novembre 615, plein de mérites et d'années, il en comptoit au
moins 72.

St.-Gall retenu par la fièvre n'avoit pu accompagner son cher maître en Italie.
Il se retira dans une solitude, où il mourut saintement le 16 octobre 646, et où
il fut bâti dans la suite le monastère qui porte son nom. Il a été célèbre par
un grand nombre de saints et savans religieux qui l'ont habité, son abbé avoit le
titre de Prince du St.-Empire romain, et étoit le premier allié des Suisses. Par
suite des révolutions qui ont eu lieu de nos jours, cette principauté qui comp-
toit 90 mille habitans est devenue un des 22 cantons de la Suisse moderne.

Quant à St.-Ursanne, la Providence le destinant à être un des apôtres et des mo-
dèles de vertus de notre pays, il s'étoit séparé de son saint maître, lorsque ce-
lui-ci quitta les bords du lac de Zurich, et s'étoit avancé en traversant la
Suisse, jusqu'à Bienne. Son zèle, la sainteté et l'austérité de sa vie, tempérées
par la douceur évangélique et la charité, lui gagnèrent tous les coeurs. Il fonda
ou rétablit une communauté chrétienne dans cette ville, qui en reconnaissance de
ce bienfait, le plus grand de tous, puisque sans la foi il est impossible de
plaire à Dieu, l'avoit pris pour son patron particulier, ainsi que plus tard la
Neuveville, et il a été honoré comme tel par ces deux villes, jusqu'à ce que
leurs habitans, entraînés par le torrent de la prétendue réforme, abandonnèrent
avec la foi qu'Ursanne leur avoit laissée comme un précieux dépôt le culte et la
vénération de leur apôtre et patron.
Aussi, soit que Dieu lui eût dévoilé l'avenir sur un troupeau qui ne devoit pas
être sa joie et sa couronne; soit qu'il fut effrayé, comme tant d'autres grands
Saints, du compte qu'il faut rendre à Dieu des âmes que ce divin pasteur a con-
fiées, Ursanne ne put pas résister plus longtemps à son attrait pour la solitu-
de. L'endroit où est à présent la ville de St.-Ursanne, au midi et à environ
trois lieues tant de Porrentruy que de Delémont, étoit alors un vallon désert,
très-resserré, coupé par le Doubs, environné de tous côtés de rochers, de col-
lines et de montagnes bien boisées; ce fut là que notre Saint choisit sa demeu-
re, pour être inconnu au monde et s'occuper de Dieu seul et de son propre sa-
lut, par la plus rigoureuse pénitence, l'an 612. Une grotte située dans un
rocher escarpé qui domine la ville et auquel on parvient par 200 degrés tail-
lés dans le roc, étoit sa demeure; des racines et des herbes sauvages, l'eau
de la source voisine sustentoient sa vie, qu'il passoit dans les veilles, le
jeûne, les austérités, la prière et la contemplation; il imitoit dans un corps
mortel ces esprits bienheureux qui dans le séjour de la gloire ne sont occupés
que de Dieu.
Mais la Providence qui vouloit que ce saint hôte devint utile au pays où elle
l'avait conduit, permit que des passants firent la rencontre de notre solitai-
re. Dès ce moment son désert retraça celui du saint précurseur, on y accourut
de près et de loin, et personne ne s'en retournoit sans en avoir reçu quelque
bienfait, soit pour la santé, soit pour l'âme. Plusieurs touchés de son exem-
ple voulurent embrasser son genre de vie, et se construisirent des cabanes
pour se garantir des intempéries des saisons: ils étoient véritablement ci-
toyens du ciel, vivant dans des tentes, comme étrangers sur la terre. Le nom-
bre de ses disciples allant toujours en augmentant, Ursanne, pour pouvoir cé-
lébrer les offices divins avec plus de décence et attirer les voisins au ser-
vice de Dieu, bâtit une chapelle sous le nom du Prince des Apôtres.
Comme la vraie charité sait se multiplier, notre Saint partageoit sa vie entre les
exercices de la piété, l'hospitalité et les secours qu'il prodiguoit aux pauvres
et aux voyageurs, et les soins paternels envers ses chers disciples. Lui-même,
quand il pouvoit se dérober à ses occupations, se retiroit dans sa grotte pour
s'unir plus intimement à Dieu et y pratiquer des austérités qu'il cherchoit à ca-
cher de ses religieux. Et, quoiqu'une telle vie fut une excellente et continuelle
préparation à la mort, ayant eu une révélation particulière de l'approche de ce
dernier moment, il s'y prépara avec encore plus de soin, et ranima toutes ses for-
ces pour exhorter ses chers disciples à la persévérance: "Approchez, leut dit-il,
mes enfans, et retenez bien les derniers avis de votre père mourant. Continuez,
comme vous avez fait, à mépriser le monde. Ne regrettez ni son faux bonheur, ni le
fantôme de sa gloire, ni ses misérables plaisirs dont il ne reste que le remords.
Veillez, priez et travaillez, pour ne pas perdre par le sommeil et l'oisiveté ce
qui vous a coûté beaucoup de travail. N'imitez pas ces lâches agriculteurs, qui,
ayant cultivé leur champs avec soin, ne voudroient pas prendre la peine de couper
la moisson, quand elle est mûre. Et, comme celui qui ayant mis la main à la char-
rue, regarde derrière soi, n'est pas propre au royaume de Dieu, je vous conjure,
mes frères en Jésus-Christ, de ne quitter qu'avec la vie ce cloître, où vous avez
jeté les fondemens de la perfection qui conduit au Ciel." L'irréligion donne-t-
elle de telles leçons ? ... Ensuite, après avoir prononcé dévotement les paroles
de notre divin Sauveur mourant en croix: Seigneur, je remets mon âme entre vos
mains, cette âme ornée des vertus chrétiennes, alla recevoir le centuple promis
dans la vie éternelle à ceux qui ont tout quitté pour suivre Jésus-Christ, le 20
décembre de l'an 620. Son corps fut inhumé par ses disciples dans l'oratoire de
St.-Pierre; à présent il repose sous le maître-autel de l'église qui porte son
nom.
En parlant du mépris du monde que ces deux Saints ont si bien pratiqué, St.-Colom-
ban s'exprime ainsi: "O vie passagère, combien d'hommes n'as-tu pas trompés, sé-
duits, aveuglés ! Si je considère la rapidité de ta fuite, tu ne me parais rien:
ton existence n'a guères plus de réalité qu'une ombre. Ceux qui s'attachent à toi
ne te connoissent point: tu n'es véritablement connue que de ceux qui méprisent
tes plaisirs; quand tu te montres, tu disparois, comme si tu n'étois qu'un fantôme.
A quoi puis-je te comparer, qu'à la course légère d'un voyageur, au vol rapide d'un
oiseau, à un nuage qui n'a point de consistance, à une vapeur qui se dissipe à
l'instant ?"
Le monastère de St.-Ursanne fut sécularisé dans le onzième siècle, et converti en
chapitre collégial; le Pape Innocent II, dans une bulle adressée aux Prévôt et
chanoines de St.-Ursanne, en 1139, les confirma dans leurs anciens droits et pri-
vilèges. Cette collégiale a subsisté jusqu'à la révolution française.



ORAISON

O Dieu, qui avez promis le centuple et la vie éternelle pour héritage, à ceux qui quittent tout pour vous : daignez nous accorder la grâce de suivre les traces de votre confesseur St.- Ursanne, de mépriser comme lui les biens périssables de ce monde, afin de pouvoir comme lui jouir des biens éternels dans le Ciel. Nous vous en supplions par Notre Seigneur Jésus-Christ votre Fils, qui vit et règne avec vous dans l'unité du St.-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

(Se trouve: à la cure de Develier)
pages 7-19


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