POEMES,
CHANTS, PRIERES
XIII
SAINT-URSANNE
"Saint-Ursanne !" a redit la voix du conducteur.
Pèlerin, descendez ! descendez voyageur !
Car ici le divin coudoyant le profane
Met comme une auréole au front de Saint-Ursanne.
La petite cité n'a que peu d'habitants;
Mais que de souvenirs elle abrite en ses flancs !
Et, d'abord, regardez ce rocher qui surplombe:
Il servit bien longtemps de cellule et de tombe
A l'un des compagnons du grand moine irlandais,
Pressé de fuir le monde égoïste et mauvais.
Il a beau se cacher celui que Dieu révèle !
Bientôt, aux environs, se répand la nouvelle
Qu'un solitaire, un saint, puissant auprès de Dieu,
Etait venu de loin habiter en ce lieu.
Le peuple accourt ... Déjà, sous les yeux de l'ermite,
Saint-Ursanne surgit ... (La piété fait vite...)
Des moines, par leur chants, réjouissent le ciel,
Et la laus perennis monte vers l'Eternel.
O temps, pourquoi coucher, ainsi qu'un frêle arbuste,
Le géant vigoureux, le chêne au tronc robuste ?
Du monastère, hélas ! il ne nous reste plus
Qu'un douloureux écho, qu'un souvenir confus ...
Saint-Ursanne pourtant va rajeunir sa gloire,
Ajouter une page à sa pieuse histoire,
Retrouver des accents comme ceux d'autrefois
Pour chanter dignement le nom du Roi des rois.
Elle saura, féconde et savante ouvrière,
Changer le bois en hymne et le marbre en prière,
Elever au Très-Haut le temple qu'aujourd'hui,
Emu, l'étranger vois se dresser devant lui.
Sous la voûte élancée installant son chapitre,
Montrant, aux jours de fête, et la crosse et la mitre,
Elle pourra se croire encore au temps jadis,
Au temps où la cité semblait un paradis ...
Mais pendant que nous yeux admirent ce spectacle,
La Révolution s'avance sans obstacle,
La menace à la bouche, et, de sa lourde main,
Brise tout sans pitié sur son affreux chemin.
En vain la Charité, dévouée et discrète,
Succède aux saints vieillards que la cité regrette;
En vain l'Instruction fleurit-elle un moment:
Quatre-vingt neuf revient et frappe, on sait comment ...
L'homme peut, à coup sûr, entasser les ruines;
Mais l'emportera-t-il sur les oeuvres divines ?
Le site incomparable est là comme toujours;
Au pied des monts joyeux le Doubs poursuit son cours;
Les rochers, entrouverts sous l'effort du génie,
Répercutant des sons d'une étrange harmonie,
Sont tout surpris de voir passer des chars de feu
Dont l'haleine embrassée obscursit le ciel bleu,
Et, sans que les forêts aient rapproché leurs cimes,
Les mortels, le front haut, franchissant les abîmes,
S'enfonçant dans le sol, reparaissant dans l'air
Plus légers que le vent, aussi prompts que l'éclair ...
Le monde, je le sais, ignore ces merveilles;
Il passe, indifférent, près de beautés pareilles;
Et c'est pourquoi je viens, écho du conducteur,
Vous crier sur mon luth: "Pèlerin, voyageur,
Vous tous qui savourez le divin, le profane,
Descendez sans retard, car voici Saint-Ursanne !"
Extrait de PIEUX SOUVENIRS par l'abbé Alphonse Seuret, professeur à Delle.
Immensee, Imprimerie de l'Institut de Bethleem, 1900.