Lucien Vigneron
abbé du clergé de Paris, officier d'académie.
AU-DELA DU RHIN
(Prusse Rhénane, Bade, Bavière)
Paris, Lyon, Delhomme et Briguet, 1892

Chapitre I. Du côté de Bâle.

Arrêtez-vous à Sainte-Ursanne

...
Puis les collines succèdent à la plaine, les montagnes aux collines, un souter-
rain, deux souterrains... et vous arrivez dans une petite gare perchée tout en
haut d'un immense viaduc. On crie:

Sainte-Ursanne !


"Ici, mes amis, il faut descendre où vous n'y connaissez rien; c'est là un très
joli pays, entendez-bien: du haut du viaduc vous voyez tout en bas un vallon
délicieux au fond duquel coule une rivière encadrée de saules. C'est le Doubs
français, quoique vous soyez en Suisse, puis des collinettes boisées, puis là-
bas, un peu plus loin, accoté au rocher, un joli village avec un pont sur l'eau,
et vous êtes si haut, si haut pour voir tout cela qu'il semble que vous planiez
dans les airs, emporté par quelque gigantesque oiseau ou par un ballon.

Avec le chemin de fer que vous quittez et le train qui s'en va, vous laissez
toute civilisation moderne; dans la cour de la gare on trouve un vieux coche et
un jeune postillon qui vous fourre dans sa machine et introduit votre valise dans
une caisse fixée à l'arrière. Je voudrais bien savoir, si vous aviez une malle un
peu grosse, comment on la caserait: on ne pourrait pas et on viendrait la cher
cher avec une brouette ...

Car ce n'est pas loin que vous allez. Par un chemin en lacets le coche descend
dans la vallée au bord de l'eau et en quelques instants nous voilà devant Sainte-
Ursanne; la voiture s'engouffre sous la voûte d'une porte, une vieille porte de
l'enceinte murée, s'il vous plaît; au bout de cette voûte une auberge avec une
enseigne qui se balance et grince comme dans les romans d'Alexandre Dumas; trois pas encore et une autre auberge avec une autre enseigne qui grince et se balance pareillement: "Nous voici arrivés au Boeuf, Messieurs, le Boeuf est le meilleur hôtel de l'endroit. - Jeune polisson, nous sommes bien obligés d'en passer par là,
bon hôtel ou mauvais, le Boeuf, Lion, Aigle ou Faucon, c'est tout un pour nous,
du moment que tu as ta commission pour amener les malheureux touristes à tel endroit, tu les y amènes, pas vrai ? ..."

Et vous croyez que nous sommes sauvés maintenant ? ah bien oui ! l'auberge du
Boeuf est pleine: une dame de Paris, deux messieurs de Belfort, une famille ita-
lienne, trois Anglais; il n'y a plus qu'une chambre, et quelle chambre ! un re-
paire où l'on pourrait tout au plus loger les domestiques ou les mendiants des
grandes routes; trois lits, trois lamentables lits avec d'odieuses paillasses,
éclairée par une microscopique lucarne répandant en ce lieu désolé une parcimo-
nieuse lumière. Nous poussons des cris d'effroi, mon compagnon et moi; bien sûr
le Boeuf est un coupe-gorge, on assassine ici... L'hôtesse a une mine rébarbati-
ve, à ce qu'il semble du moins; elle n'a même pas daigné monter avec nous jus-
qu'à l'obsur repaire pour nous le montrer, et nous a confiés à une fille rousse
qui pelait des carottes juste de la couleur de ses cheveux ... Brrrrrr ! nous
redenscendons consternés, pensant à aller à l'autre hôtellerie là-bas sous la
voûte; mais on se consulte. "Le père Arnault a deux chambres, si on lui demandait de les prêter à ces messieurs pour deux ou trois jours ?" Nous acquiesçons à cet
arrangement et on nous conduit à la brune dans une ruelle, et devant une maison
assez proprette où il y a un banc de pierre tout près de la porte d'entrée; sur
le banc un vieillard de soixante-cinq à soixante-dix ans, un géant, avec une bar-
be blanche qui lui descend jusqu'à la ceinture; il est vêtu d'une petite blouse
bleue, porte un petit chapeau de feutre et fume une courte pipe: c'est le père
Arnault.

Le marché est conclu: nous avons deux chambres, deux chambres de paysan cossu, pour deux francs par jour chaque... elles sont bien meublées, enjolivées naïvement; mais le lit !... Toujours défectueux les lits suisses ! c'est cependant
la Suisse française ici; mais c'est la Suisse et il n'y a qu'en France qu'on a
un bon coucher. Patience ! quand nous arriverons en pays allemand, c'est là que
nous aurons le droit de nous plaindre: pour le moment nous coucherons sur une
paillasse... il le faut bien; allons ! c'était notre destinée.

Les fenêtres ne ferment pas, les portes non plus; le cabinet de toilette est à
la cuisine sur l'évier, le confortable fait absolument défaut; aussi la nuit
n'est pas bonne. Le lendemain matin, toute une bande de petites filles a entonné
à tue-tête:


C'est le nom de Marie,
C'est le nom le plus beau ...




Nous leur jetons des bonbons: la bande grossit, tous les enfants du village sont là et on nous donne un véritable concert.

Nous partons à l'auberge pour déjeuner: heureusement que nous sommes ici mieux traités que nous n'aurions pu le penser, on nous sert des plats peu variés, mais sains et réconfortants, une petite piquette, un gros fromage en boîte qu'on racle éternellement sans l'user; tout cela servi dans l'embrasure d'une fenêtre, sur une table rustique, pendant que nous sommes assis sur des tabourets de bois. Rien de la table d'hôte, pas de commis-voyageur, pour l'instant...

Nous sortons. Naturellement Sainte-Ursanne tient tout entier dans la main. Sept à huit cents habitants groupés dans quelques maisons réunies autour de l'église et du cloître... une belle église et un joli cloître, ayant appartenu à je ne sais
quel monastère d'autrefois et qui font maintenant l'ornement de ce pittoresque village; ce n'est pas tout: derrière l'église on trouve un grand bâtiment qui a été certainement un couvent autrefois et si on sort du village par une autre belle porte on arrive dans des jardins; tout au fond il y a un escalier qui serpente le
long des flancs de la montagne et amène à un petit ermitage délicieusement juché là-haut.

Quand on redescend on se trouve dans l'embarras pour prendre un des trois ou quatre sentiers qui filent dans la campagne. Irons-nous du côté du viaduc, ou sur les hauteurs en face, ou le long du Doubs ? N'importe où, allez ! c'est beau, c'est frais, ce n'est pas ordinaire: la solitude complète, de l'eau où vous pouvez baigner vos pieds fatigués, des noisetiers où l'on braconne tout à son aise, de belles vaches qui paissent dans la prairie et qu'on peut admirer en se couchant à côté d'elles sous l'ombre d'un noyer, des fermes où l'on entre pour demander à boire une tasse de lait en compagnie de quatre ou cinq vigoureux marmots qui braillent à plaisir après s'être roulés dans la mare voisine.

Nous rentrons à l'auberge pour dîner à côté d'un commis-voyageur. Celui-ci est convenable parce qu'il est Suisse; nous le faisons causer: il voyage pour placer des
horloges et des montres, il déteste les Allemands et leur joue tous les tours possibles en se faisant passer pour Français, il dit que Boulanger est un farceur et tout républicain qu'il est, lui Suisse, prétend que les Français ne sont pas faits pour la République.

Le surlendemain, nous avions gagné Porrentruy ...."