TABLE D'ORIENTATION

LIVRES DE VOYAGE, DESCRIPTIONS

Girard, Pierre
La Suisse romande. Paris, Grenoble, B. Arthaud, 1951.
Collection "Les Beaux Pays"

Nous entrons dans le Clos du Doubs.

Le Doubs suisse en effet décrit une étrange boucle, pour revenir définitivement à Ocourt, d'où il
s'en va rejoindre son grand frère, le Doubs français, en amont de Montbéliard. Si nous remontons le Doubs suisse jusqu'au coude qu'il fait pour changer de direction, nous arrivons à Saint-Ursanne.

Mais, s'il vous plaît, nous gagnerons Saint-Ursanne par un autre chemin.

De Delémont à Saint-Ursanne, le train et la route courent de conserve, vers l'ouest. On découvre Saint-Ursanne du haut d'un viaduc, d'où l'on voit planer les aigles. Après quoi, de la gare, il faut descendre vers la ville, usant d'un petit autocar du même style archaïque que la locomotive du Glovelier-Saignelégier. Il rend des services incroyables ce petit autocar, conduit, il y a quelques années (existe-t-il encore ?), par un chauffeur à la grosse moustache de bourru bienfaisant. Il circule dans tout le pays, jusqu'à Soubey, charge bagages et caisses à poules, voyageurs de commerce et hôtes des pensions, bûcherons et archéologues. Tel qu'il était, ou qu'il est encore, ce chauffeur, je parie qu'il aurait plus à saint Ursanne, - saint Ursicinus, - lequel fonda la collégiale. Nous la verrons tout à l'heure, cette collégiale, qui date de 610. Elle est très bien conservée, tout comme la petite ville. Ici, comme à Morat, deux portes, et une grand-rue pavée. Les maisons sont accotées à la montagne tout à fait à pic, où s'élevait un château protecteur dont il ne reste quasiment rien. Elles sont serrées entre le rocher et le Doubs, ces maisons charmantes, dont certaines ont le toit aigu, les poutres apparentes des maisons alsaciennes.
Un pont, gardé par un saint Népomucène (patron des ponts) un peu camus, mène sur l'autre rive
abrupte, elle aussi, et toute noire de sapins. Le joyau de cette petite ville, et peut-être de la Suisse romande tout entière, est cette collégiale, sa crypte émouvante, avec ses voûtes surbaissées, ses piliers énormes. On se courbe malgré soi. C'est à la fois très barbare et très chrétien.
Nous sommes ici plongés dans la nuit des temps.

Et la légende n'est-elle pas émouvante, elle aussi, qui veut que l'ami, le disciple de saint
Ursanne, saint Wandrille, vint de la Flandre en cet endroit pour vivre et mourir auprès du tombeau de son maître ? Ces prétendus Barbares n'avaient-ils pas le coeur chaud et l'âme haute ? J'avoue que cette histoire me touche, comme le fait le porche roman, du XIIe siècle, soutenu par six colonnes, et montrant le Christ, avec saint Pierre et saint Paul (patron de l'abbaye). Deux niches: dans celle de gauche, une Vierge curieusement bizantine; dans celle de droite,
saint Ursicinus. Mais la plus "parlante" de ces sculptures c'est le chapiteau d'une des colonnes. Il figure un loup à qui on apprend à lire. Le pauvre détourne tristement la tête, au-dessus de son abécédaire, vers la forêt natale. Qu'il évoque bien, cet artiste inconnu, doué d'esprit autant que de talent, les travaux des vieux moines d'alors !

L'eau du Doubs est comme dorée. Elle s'en va, lente et poissonneuse, toute guillochée de cercles concentriques par le museau des truites happeuses de mouches. On peut remonter la rivière jusqu'à Soubey, à pied, par un chemin proprement arcadien. Saint-Ursanne a ses fanatiques, nombre de Neuchâtelois, de Vaudois, et même de Genevois y pèlerinent avec fidélité. C'est que
les "mobilisations et relèves" de 1914-1918, - ainsi appelle-t-on chez nous les périodes du
service militaire actif, - ont fait connaître à un grand nombre de citoyens tout ce pays du
Jura bernois, où une bonne part de l'armée était concentrée. Connaître un pays, c'est avoir
marché sur les routes, cantonné dans les granges, mangé dans la cuisine des paysans, et avoir
trinqué avec eux au café. Ainsi devient-on un "bourgeois" des villes ou villages où l'on a
stationné. Sur les Rangiers, tout proches, une sentinelle gigantesque perpétuait le souvenir de cette occupation des frontières.