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(EDITION ABREGEE: Editions l'Âge d'homme, Poche Suisse, 1990, p. 80-116, 1 ill.) SAINT URSANNE Ermite de la vallée du Doubs VIe - VIIe siècle - fête le 9 décembre BALLADE IRLANDAISE Il faut accepter les bizarreries historico-géographiques de la Providence: c'est à un Irlandais, le moine Colomban, que la Suisse doit - par quelques saints interpo- sés - quelques-uns de ses plus purs foyers de civilisation chrétienne, puisque trois de ses disciples immédiats, vraisemblablement Irlandais comme lui, l'accompagnèrent dans sa tournée continentale et sont à l'origine des illustres établissements qui portent leur nom, Saint-Gall et Saint-Ursanne, à quoi s'ajoute le couvent de Disen- tis, fondation du troisième compagnon, Sigisbert. De surcroît c'est de Luxeuil, le grand monastère colombanien d'Occident, que sont venus dans nos vallées S. Germain et S. Randoald, responsables de l'évangélisation des vallées de la Birse et de la Sorne. Pourquoi l'Irlande ? Parce que l'Irlande (et aussi, quoique à un moindre degré, l'Ecosse), qui avait échappé à l'occupation romaine et aux invasions barbares, avait vu se développer harmonieusement sur son sol les promesses du christianisme. De grands couvents rayonnaient au loin les principes de la foi et les bienfaits de la culture. Leurs écoles rivalisaient avec les communautés monastiques du continent et attiraient même à elles des disciples venus de Gaule. On y cultivait les lettres antiques, non seulement Virgile et Ovide, mais également les auteurs grecs. L'éton- nement vous saisit quand vous voyez le rude compagnon Colomban composer des poèmes acrostiches ou de petits vers de rythme adonique en se réclamant de la poétesse Sapho. Inclita vates Une poétesse insigne Nomine Saffo du nom de Sapho Versibus istis sur ce mètre avait coutume Dulce solebat de rimer suavement Edere carmen ses doux carmes Il faut chercher dans ce culte de l'antiquité pratiqué en Irlande à cette époque les germes de ce qui sera la Renaissance carolingienne. Les moines s'employaient donc à porter leur culture intellectuelle au niveau de la ferveur de leur foi. Le jeune S. Luan, disciple de S. Patrick, répondait à l'abbé de Bangor qui le mettait en garde contre la concupiscence du savoir: "Si j'avais la science de Dieu, je n'offenserais jamais Dieu; car ceux-là lui désobéissent qui ne le connaissent pas." Ces grands couvents - Aran, Clonard, Iona, Bangor - devinrent aussi bientôt des ré- serves de missionnaires dont beaucoup passèrent la mer pour apporter aux popula- tions de la Gaule, décimées, maltraitées et désespérées par les invasions des peu- plades sauvages venues de l'Est, le message évangélique (qui leur avait été appor- té par Patrick), les semences de la foi et de la science, l'exemple de leur coura- ge constructif. On se mit à passer continuellement la mer et un vaste système d'échanges s'établit - dans les deux sens, car les Occidentaux virent très vite tout ce qu'ils avaient à apprendre des insulaires irlandais - entre le continent et "l'Ile des Saints". On a de nombreux témoignages (en particulier celui de Jonas et celui d'Ekkehard) sur "ces gens, qui, à chaque génération, venaient d'Irlande, pleins de zèle et de culture, de musique, de peinture et de littérature; établissant des lexiques ger- mains-celtiques-latins pour toucher les reines et convertir les rois, des guides de Rome, ruine par ruine, maison par maison, des jardins de plantes rendant la vie (on y cultivait la menthe, le romarin, le lis blanc, la sauge, la rue, le gaïeul, le pouliot, le sainfoin, la rose, le cresson, le cumin, la livèche, le fenouil, la tanaisie, la sarriette), des moulins, des piscines, des hospices, des basses-cours, des haras, des porcheries, des stades, des ateliers de peintu- re, des ateliers de copistes allant à toute allure et bien, splendidement, ortho- doxement, pour l'émerveillement des empereurs et des rois". (1) L'EPOPEE COLOMBANIENNE Colomban fut un de ces intrépides apôtres. Né en 543 - l'année où S. Benoît mourait au Mont-Cassin - dans la province de Leinster, il s'initia à la dure discipline mo- nastique à Bangor, sous la houlette de l'abbé Comgal. A trente ans, saisi de la passion missionnaire, il débarqua en Gaule avec douze compagnons, parmi lesquels Gall et Ursanne. Le roi de Bourgogne, Gontran, un petit-fils du grand Clovis, le reçut avec amitié et favorisa ses entreprises. Colomban établit sa première demeure dans un château en ruines à Annegray (Haute-Saône), mais au bout de quelques an- nées, le nombre de ses disciples grossissant, il créa une nouvelle fondation à la- quelle son nom reste attaché, celle de Luxeuil, au pied des Vosges, le grand centre de la vie monastique à la fin du VIe siècle dans les terres de Bourgogne et d'Aus- trasie. Un troisième monastère s'ajouta enfin à ces deux fondations: celui de Fon- taines. Comparées aux églises et aux couvents locaux, où régnait souvent le désor- dre parce que la force du principe premier s'était perdue, les fondations irlandai- ses se signalaient par leur gouvernement, leur vigilance et la sévérité de leur institut. Elles inspiraient confiance et nombreux étaient les nobles de race fran- que ou bourguignonne qui sollicitaient leur admission parmi les frères qu'ils admi- raient pour leur piété et leur travail, prêts même à sacrifier la longue chevelure pommadée qui était l'insigne de leur classe. Quand ils étaient reçus, riches et pauvres se confondaient d'ailleurs bien vite dans l'armée de Colomban, armée de défricheurs, de laboureurs, de moissonneurs, voués à une existence qui exigeait une volonté de fer, des muscles en bon état de marche et une résistance à toute épreu- ve. Sans se désister une minute de sa rayonnante autorité Colomban mena les desti- nées de Luxeuil et des deux maisons-soeurs d'Annegray et de Fontaines, faisant ré- gner partout l'ordre et la règle. Mais enfin, les choses se gâtent. Pas tout de suite certes, puisque c'est vingt ans après. En effet, en 596 disparaît Childebert, dont les deux fils, Théode- bert II et Thierry II, se partagent l'héritage: la Bourgogne revient au second, l'Austrasie au premier. Mais derrière eux, il y a une grand-mère, Brunehaut, qui tient toujours solidement en main les rênes du pouvoir. Thierry avait de la vénération pour Colomban, lequel y répondait par une franchise offensive, reprochant au roi ses bâtards et ses concubines, ce qui irritait fort Brune- haut, qui s'accommodait mieux de plusieurs femmes illégitimes que d'une seule légitime. Bref, l'Irlandais réussit à se brouiller avec tout le monde, les deux rois, la grand-mère, les femmes et les enfants de tous les lits, et fut acculé à la fuite. Ce n'est pas le lieu de le suivre dans toutes les aventu- res et les expéditions que lui réservèrent les impératifs de son tempérament et de sa vocation. Récupérons-le, quelques années plus tard: avec sa troupe, il est alors établi sur le Plateau suisse, à Tuggen (Tucconia) d'abord, parmi les populations païennes du lac de Zurich qui adoraient le dieu Wotan. Sans ménagement, Colomban prêche sa vérité, fait exploser les tonneaux de bière destinés aux offrandes et envoie au fond de l'eau les images des faux dieux. Mêmes opérations dans la région du lac de Constance, à Arbon, puis de l'autre côté du lac, à Bregenz (Pregentia). C'est là que se révèle le génie d'un des compagnons de l'équipe, nommé Gall, qui a le don des langues. Il a vite saisi les mécanismes essentiels de l'idiome haut alé- manique local et il sait bientôt jouer du u guttural avec la même déchirante puissance qu'un héros invoquant Gud dans un film d'Ingmar Bergman. Lui aussi dé- clare la guerre aux fétichistes, pyrolâtres et xylolâtres de tout poil, bouscule les autels païens, réduit en poudre les bétyles locaux, disperse les offrandes, annonce Jésus-Christ et convertit les populations (c'est vite dit; au fait ce genre d'activité ne va pas sans choquer, froisser bien des gens; d'où des ressen- timents et des menaces). Mais enfin, S. Gall commence l'oeuvre qui va bientôt prendre corps dans le fameux couvent destiné à illustrer son nom d'où la lumière de la vérité se répandra dans tout l'Occident. Lui mourra saintement le 16 octo- bre 646. Quant à Colomban, ses rapports avec les Austrasiens s'étant de nouveau tendus, il s'était séparé de son disciple Gall, avait passé les Alpes avec plusieurs de ses fidèles, s'était assuré en Italie - il y arriva vers 613 - la protection d'Aigulfe, roi des Lombards, et de la reine Théodelinde, son épouse, ce qui lui permit de susciter dans les montagnes des Apennins, près de la rivière de la Trébie, une nouvelle fondation, la dernière, Bobbio. Pendant ce temps, Clotaire II, en France, avait mis la haute main sur les terres qu'avaient gouvernées Théodebert et Thierry et s'était débarrassé de Brunehaut. Il fait engager Colom- ban, qui lui avait prédit ces événements, à revenir en France, et il lui marqua son estime en accordant sa protection au monastère de Luxeuil, que dirigeait alors S. Eustase, le premier successeur du fondateur. Mais Colomban refusa les offres françaises et passa le reste de sa vie à Bobbio, dans le travail et la prière. Son historien Jonas, un religieux de Luxeuil, rapporte qu'il composa alors contre l'arianisme un savant ouvrage qui est perdu, un commentaire sur les Evangiles, perdu aussi, et peut-être aussi mille vers d'énigmes (les Monostiques d'Adhelme, que certains auteurs attribuent à Alcuin) que Martin Antoine Delrio fit imprimer avec des notes, l'an 1601 à Mayence. Colomban mourut à Bobbio, le 21 novembre 615, "plein de mérites et d'années": il en comptait au moins soi- xante-douze, disent les chroniques, qui ajoutent en manière de consolation qu'il "continua après sa mort de briller dans plusieurs disciples célèbres, qu'il avait formés aux lettres et à la piété". HISTOIRES D'OURS Il y a beaucoup d'histoires relatives à la pêche et aux poissons dans les ancien- nes vie de saints, surtout quand il s'agit d'Irlandais. Ceux-ci sont souvent mon- trés dans les vieilles légendes passant en prières de longues heures les pieds dans l'eau, au bord de la mer ou d'une rivière. Ils sont d'ailleurs résolument ichthyophages et on les voit sans cesse en train de pêcher ou de rafistoler des filets. Quand les premiers moines explorent la région de Moutier, alors quasiment inaccessible à cause des défilés constitués par les gorges, au nord et au sud, ils sont tout de même contents et trouvent l'endroit charmant à cause de la ri- vière (la Birse) "toute pleine de bons poissons". Mais des ours, on en parle aussi. Voici par exemple S. Gall, à l'époque où, guidé par un diacre du pays, il se déplace en direction de la solitude où il érigera son ermitage définitif. Un soir, Hiltibod, le diacre, et S. Gall s'arrêtent pour camper au bord d'une rivière. Le saint personnage plante en terre son bâton au- quel est suspendu un sachet contenant des reliques de la Vierge et du duc Maurice. Ils pêchent des poissons, les rôtissent sur un petit brasero, font leur prière puis s'endorment. Walafrid (Mon. Germ. Hist., p. 231) Interea descendens ursus de Dans l'intervalle, voilà qu'un monte, micas et fragmenta quae ours descendit des montagnes et convivantibus deciderunt caute vint tout près ramasser des bribes legebat. Hoc factum ut vidit que les piqueniqueurs avait lais- homo Dei, dixit ad feram: "Prae- sées tomber. Ce que voyant cipio, tibi, bestia, in nomine l'homme de Dieu dit à l'animal: Domini, tolle lignum et mitte in "Je te l'ordonne au nom du Sei- ignem". Ad cujus praeceptum gneur, ô bête, arrache un tronc et bellua conversa, validissimum mets-le au feu." Et en effet la lignum attulit et igni injecit. At bête obéissant à son ordre arra- vir benignissimus ad peram acce- cha un arbre solide et le jeta dans dens, de parvo cellario panem le feu. Alors le saint homme prit integrum famulanti porrexit et son sac et en tira un pain entier accipienti ita praecepit: "In qu'il tendit à ce serviteur impro- nomine Domini Jesu Christi, ab visé qui le prit, et lui dit: "Au hac valle discede et hoc pacto nom du Seigneur Jésus-Christ, montes et colles circumpositos va-t'en de cette vallée. Tu resteras habeto communes, et nullum hic désormais dans les montagnes et hominem nil de pecoribus les collines avoisinantes et tu ne laedas." t'attaqueras plus à aucun homme ni à aucun troupeau de cette région." Voilà comment il faut traiter les ours, et les hagiographies sont pleines de sa- voureuses histoires de ce genre lesquelles mettent en scène tous les animaux qui se trouvaient alors en nombre au coeur de nos immenses forêts ou sur les grèves de nos rivières, peuplées de bouleaux, de saules, d'alisiers et de peupliers blancs. Pour s'en tenir aux plus visibles, il y avait des animaux à cornes, comme le daim, le chevreuil, le chamois, le bouquetin, et des animaux à crocs, comme le lion (oui, c'est attesté), l'ours, le lynx, le loup. Les ours surtout se montrè- rent fort utiles au service des saints, comme on verra encore. Car les ours, à cette époque, dans nos vallées sauvages, il y en avait tant qu'on voulait, en particulier de cette race géante dite: ours des cavernes dont le Dr Koby, de sym- pathique mémoire, nous contait l'épopée, au temps de notre jeunesse, dans un nu- méro des Actes sur deux, les suivant à la trace des cavernes de Saint-Brais à celles du Caucase. Bref, on en rencontrait à tous les coins de bois. Quand Ber- thold V de Zähringen part pour la chasse, décidé à donner à la ville qu'il vient de fonder le nom du premier animal qu'il tuera, qu'est-ce qu'il tue ? Un ours. Ce qui explique que Berne s'appelle Berne, et aussi qu'on ait facilement surnom- mé l'Ours (Ursus) ou l'Ourson (Ursicinus) le garçon un peu sauvage et pataud qui frappait par la lenteur de son esprit et son allure de plantigrade. Mais si on pensait à la boule toute de chaleur fauve constituée par le bébé ours, alors le nom pouvait s'édulcorer en diminutif (Ursulus) et même s'appliquer, au féminin, à de délicates petites filles franques ou romaines. Un peu d'étymologie: URSICINUS = URSINUS = URSAIN URSAIN = URSA-IN = URSANN DIM. URSULUS, URSULA = URSULE = ORSOLA (ital.) URSANNE JURASSIEN Tout ceci nous ramène à notre Ursanne, qui porte donc un nom philologiquement ro- man. Gall, Colomban, Comgall: on voit tout de suite que ce ne sont pas des noms de chez nous. Alors si Ursanne vient d'Irlande, il a dû lui aussi porter à l'ori- gine un nom barbare de ce genre (on s'appelle communément, là-bas, à cette époque: Cainnich ou Cainnech, Finniam, Muiredach, Columcille, Cadoc, Samthanna, Mac Creche ou Cremthann). Mais comme il avait une propension particulière à s'entretenir avec les ours sauvages et qu'il y réussissait heureusement, ses copains gaulois le sur- nommèrent l'Ourson, comme on vient de voir, et c'est le surnom qui lui resta (qu'il n'est d'ailleurs pas le premier à porter, on s'en doute, ni le seul. Il y eut même un antipape au milieu du IVe siècle nommé Ursicin ou Ursin, qui, opposé à Damase Ier fut exilé à Calogni par le gouverneur de Rome qui voulait avoir la paix). De toute manière, les grandes chroniques colombaniennes ignorent totalement tant le nom que le surnom de notre héros, en sorte que son origine insulaire n'est pas absolument prouvée. Le seul argument que l'on puisse avancer en faveur de cette origine c'est que, lorsque Colomban du déguerpir de Luxeuil, chassé par les intrigues de Brunehaut, seuls furent autorisés à le suivre les moines qu'il avait amenés avec lui d'Irlande. Comme Ursanne fut de la troupe, il est très probable qu'il appartenait à ces compagnons d'origine. Les documents les plus sûrs rapportant les actes de S. Ursanne sont au nombre de trois: 1. le propre des Saints du diocèse de Bâle, où Ursicinus est désigné comme un dis- ciple de S. Colomban à Luxeuil; 2. un manuscrit anonyme intitulé Résumé de la vie de S. Ursanne (Compendium vitae sancti Ursicini), faisant suite à un manuscrit du XVIIe siècle du P. Sudan consa- cré à la description des désastres causés dans l'Evêché de Bâle par les invasions des Suédois durant la guerre de Trente ans (Epitome rerum in Episcopatu Basileensi, praesule, Johanne Henrico ab Ostein, gestarum); 3. un texte presque en tout pareil au précédent figurant dans la Basilea Sacra, du P. Sudan, de sorte que Trouillat et les historiens du siècle passé admettent qu'il s'agit du même texte et du même biographe. L'Ourson s'était séparé de son maître Colomban à l'époque où celui-ci abandonna les bords du lac de Zurich pour ceux du lac de Constance. Pourquoi, lui qui a- vait suivi le grand Irlandais dans son épopée gauloise "comme un fils fidèle suit son père et son instituteur" (ut pius filius patrem et praeceptorem), décide-t- il de tenter une aventure individuelle ? Etait-il fatigué de la vie communautai- re ? Voulait-il faire l'épreuve de ses forces en travaillant personnellement à l'agrandissement du royaume de Dieu ? On n'en sait évidemment rien. Nos trois textes disent seulement: "poussé par son désir de vie solitaire" (vero solita- riae vitae cupidus). Il se sépare donc des autres, n'emportant que la bénédiction de son supérieur, et le voici qui redescend la grande route romaine qui, de Vin- donissa, longe l'Aar et le pied du Jura en direction d'Avenches. Cette route, na- turellement il n'y a plus personne dessus, et les broussailles achèvent de des- celler les grands pavés plats. Mais enfin, c'est la voie naturelle ouverte vers l'ouest. Il s'établit d'abord, dit la légende, dans la bourgade de Bienne, au pied de cette région montagneuse que les vieilles cartes désignaient sous le nom de Jurassus Mons (c'était naturellement bien avant que M. Ory n'inventât le Jura- Sud). Tout alla bien pour lui, semble-t-il, parmi les braves pêcheurs des bords du lac qu'il ramena à la foi véritable et qu'il institua en une communauté chrétienne solidement structurée. Le souvenir de ce premier missionnaire se maintint dans la région, où il fut toujours honoré comme un protecteur tout particulier. On voit même en lui le fondateur de l'ancienne église collégiale de Bienne. Néanmoins, cet assoiffé de solitude ne trouvait pas là ce qu'il cherchait. Ce marché perpétuel où défilaient les Burgondes, les Alémannes, les Varasques, les Séquanes, requérait à la fois et dispersait son attention. Sans compter qu'il avait le bilinguisme en horreur. Il reprit donc son bâton de pèlerin, recommanda son âme à la Providence et s'enfonça dans l'intérieur du Jura. LE JEU DES BÂTONS Sur le terrain, la route est dure. Il subsiste un linéament de pavé romain à côté de Pierre-Pertuis, mais ailleurs on suit les fonds de la vallée, la route des cols, le fil des rivières, en cherchant asile pour la nuit dans les encoignures d'un rocher ou à l'abri d'un sapin bien épais, car les cavernes sont déjà occu- pées, comme déjà dit, par les ours des cavernes. Il se peut aussi que, de temps à autre, le voyageur trouve le refuge d'un toit, car des habitants, il y en a, mais s'ils sont hospitaliers, c'est ce qui n'est pas sûr. Bref, cahin-caha, traînant ses sandales éculées, la barbe pleine de feuilles mortes et de restes de farine, les manches en lambeaux et la robe effrangée, S. Ursanne arrive un jour sur les hauteurs de la Caquerelle, à trois lieues au sud de Porrentruy, là où le Doubs exécute sa grande courbe d'est en ouest. Tournant le dos aux Rauraques il repart chez les Séquanes. Tout à coup, le saint homme n'est plus seul. Une légende (plus récente que le ré- cit colombanien) le dote subitement de deux compagnons, Imier et Fromont. Des er- mites comme lui, qui tombent on ne sait d'où, mais possédés comme leur frère de la rage évangélisatrice. Pour ne pas disperser en vain leurs efforts, les trois hommes décident de se partager le terrain: un terrain dont ils n'ont naturelle- ment aucune idée. Alors ils montent au mont Repais, d'où la vue domine les ter- res du Doubs, le défilé de la Lucelle, toute l'Ajoie et la Vallée; ils s'orien- tent un peu, font des croquis, mettent des noms sur les choses, supputent leur chance et passent la nuit en prière. Au matin, s'étant mis sous la protection de la Sainte-Trinité à laquelle ils confient leurs pas, ils prennent en main leurs bâtons de voyage et, d'un commun accord les jettent en l'air. Il est dit que ce- lui d'Ursanne alla tomber à l'occident sur un rocher près du Doubs commé Béridiai ou Beauregard, qu'il s'y enfonça dans la terre où il forma de puissantes racines, de sorte qu'il devint un chêne immense qui se dresse près de la chapelle de son nom et qui conserve toujours sa végétation luxuriante, malgré les pélerins qui cassent des rameaux pour les emporter comme talismans. Celui d'Imier s'envola vers le sud et alla se ficher en terre vers la Suze, entre le mont Chasseral et le mont Soleil que reliaient alors d'épaisses forêts. Quant au bâton de Fromont, il fut enlevé vers le nord, dans une région de grands étangs et de vastes espa- ces boisés, où le solitaire alla établir son ermitage. Les documents et les his- toriens l'ont oublié, mais pas la mémoire populaire qui continue de célébrer ses vertus au village ajoulot de Bonfol (où nous le retrouverons). On comprend que la tradition légendaire ait tenu à accoupler ces trois ermites défricheurs, les trois premiers apôtres du Jura, et ait décidé de leur sort par le truchement de ces trois bâtons prophétiques ainsi abandonnées à la connivence des vents. L'ERMITE DU DOUBS Ursanne suit donc son bâton, descend les falaises abruptes jusqu'au bord de la rivière où il décide, en effet, de s'établir. L'endroit est solitaire à souhait, la rivière étant protégée par des rochers et par une végétation vierge et impé- nétrable. Cependant, venues de l'ouest, quelques familles sont établies là où la vallée s'écarte un peu et offre quelques possibilités de défrichage et de culture. Pour lui, il découvre une grotte vide dont il fait sa cellule, à quel- que cent pas au-dessus de la rivière. Cultiver un petit champ, chercher du bois pour le feu, pêcher, réparer ses filets, parler aux oiseaux, passer de longues heures en prière récitée et chantée, telles sont les occupations auxquelles il faut l'imaginer occupé tout au long de ses journées et même de ses nuits, car la règle colombanienne ne faisait pas la part belle au sommeil. Aucun témoin, naturellement, aucun document sur la vie journalière du premier solitaire du Doubs. Dans ces cas-là, on s'en tire généralement par une phrase passe-partout qui peut s'appliquer au fond à n'importe quel anachorète, et qui a d'ailleurs toutes chances d'être vraie. Retenons une fois pour toutes un exemple: Mgr Vautrey, Evêques de Bâle, I, 38: "Dieu seul peut compter les actes de vertu que pratiqua Ursanne dans sa nouvelle retraite; il y rassasia son corps, nous dit un historien, de macérations et de veilles, fortifia son esprit par des médita- tions continuelles, nourrit son coeur d'espérance et d'amour." Il aurait donc pu mourir là, des années plus tard, à l'abri de sa grotte, tout inconnu, tout oublié, si le bruit de ses mérites ne s'était répandu parmi les chasseurs et bergers de la vallée et au-delà, comme il arrive toujours quand quel- que chose d'extraordinaire se passe. On vint à lui. On fit toute une légende de sa vie ancienne et présente, de ses privations, de ses prières, de ses pouvoirs miraculeux, de sorte qu'on se mit à le respecter et à le vénérer comme un gou- rou. Et comme il arrive encore, il eut des imitateurs qui vinrent camper au voi- sinage de sa grotte et y construisirent de petites cabanes de plus en plus nom- breuses, comme une ruche d'abeilles sauvages. Ursanne dut donc comprendre qu'il était de son devoir de donner un sens à toute cette ébullition, et de fil en ai- guille il y eut un petit oratoire et un embryon d'organisation communautaire. LA REGLE DE COLOMBAN Quand on voit les rudes paysans ou les modestes clercs gallo-francs se presser, et en foule, à la porte des abbayes du temps, ou venir construire leur cabane- cellule à l'ombre de celle du saint fondateur, on se demande ce qui les poussait là, car enfin, il y avait la règle, et la règle colombanienne, ça n'était pas rien. Elle gardait quelque chose de l'exemple des grands solitaires d'Orient et reflétait la sévérité qui caractérisait la vie des couvents d'Irlande. Elle vi- sait à établir solidement dans le monastère le règne des vertus essentielles: l'humilité, la chasteté, la discrétion ou prudence, la mortification. Et il n'y avait que deux voies pour y parvenir: la prière et le travail. Un travail acca- blant, répondant au voeu de S. Jérôme, qui recommandait à ses moines d'être tou- jours occupés afin que le diable ne les surprît jamais oisifs. Aussi le sommeil était-il réduit à quelques heures, quatre ou cinq. On se couchait tout habillé, sur une planche, et sans quitter ses chaussures. "La règle statuait qu'il faut qu'un moine soit tellement fatigué qu'il dorme en allant se coucher, et qu'il se lève avant d'avoir assez dormi." Dès que vous étiez admis dans la communauté, vous étiez réduit ipso facto au degré zero de la personnalité: le frère devait à ses supérieurs une obéissance de tous les instants, passive et absolue. Excepté pour des motifs utiles et nécessaires, il devait s'ensevelir dans un silence perpétuel. A elles seules ces deux lois, pour être respectées, représentaient des exigences inouïes pour nos Ajoulots ou nos Montagnards, toujours portés à contester, à disputailler, toujours en ébulli- tion pour avoir le dernier mot. Ces muets obéissants auraient pu trouver des com- pensations du côté de la chère: or celle-ci était réduite à la portion congrue. Du moins S. Benoît accordait-il aux faibles et aux malades quelques grammes de viande et une hémine de vin. Aux Colombaniens, quel que soit leur état de santé, il n'était accordé que des légumes, de la farine détrempée d'eau, un morceau de pain. Et encore une seule fois par jour, le soir, la journée devant être consa- crée au jeûne, à la prière, à la lecture et au travail. (La règle ne parle pas du poisson, qui devait bien être toléré, car, nous l'avons dit, on pêche tout le temps dans les vies de saints...) Le silence ne valait qu'à l'égard des hommes; à l'égard de Dieu, les oraisons étaient interminables; tente-six psaumes suivis de douze antiennes pour les jours ordinaires; aux grandes fêtes, on poussait jusqu'à soixante-quinze psaumes agrémentés de vingt-cinq antiennes. Ainsi passait la vie, dans une austérité rigide. Le moindre faux-pas était d'ail- leurs rigoureusement châtié. La règle s'accompagnait d'un pénitentiel (2), lequel déterminait les peines à infliger aux coupables. Si vous aviez parlé sans témoin à une femme: deux cents coups de verge; si, étant en voyage, vous aviez couché sous le même toit qu'une femme: trois jours au pain et à l'eau (mais réduit à un jour si vous ne le saviez pas). Presque toute la répression consiste en applica- tion des verges (ce qui rappelle l'origine anglo-saxonne de l'institut) et en jours de jeûne. Réservée aux crimes insignes chez les Bénédictins (d'origine la- tine), la verge entre en danse pour la moindre peccadille chez les fils de Colom- ban: de six à deux cents coups; pour avoir oublié la prière avant ou après les repas: douze coups; pour avoir oublié de se faire les ongles ou la barbe avant de dire la messe: six coups; pour avoir rompu inutilement la loi du silence: cinquan- te coups; pour avoir oublié un outil aux champs: douze psaumes; pour s'être endor- mi pendant la prière: six psaumes, et trois coups de verge pour celui qui avait oublié de répondre Amen. Manger en dehors des repas quotidiens vous valait deux jours au pain et à l'eau; dire un mensonge vous attirait cinquante coups de verge. Toute initiative personnelle était durement réprimée: celui qui entreprenait un ouvrage sans permission n'écopait pas moins de cent coups. Tout cela donne certes une idée de la rudesse du VIIe siècle, mais aussi de la redoutable résistance phy- sique de nos moines défricheurs - un peu le mélange dont on peut se faire une i- dée à travers les personnages et les moeurs d'un village reculé du Far West dans un bon John Ford. Mais tout s'adressait alors à la plus grande gloire de Dieu. "Toutes ces peines, écrit Mgr Chèvre, doivent avoir pour effet de contribuer au salut de celui qui pèche, et de le rendre, avec toute la communauté, plus attten- tif, plus diligent et plus agréable à Dieu. Il faut condamner au silence celui qui aime parler, à la douceur le turbulent, au jeûne celui qui est avide de manger, aux veilles celui qui cherche à dormir. La prison doit châtier l'orgueil, et l'in- corrigible doit être expulsé du monastère. Que chacun reçoive ainsi la peine qu'il mérite, afin que le juste vive dans la justice. Amen (3)". Telle était l'extraordinaire dureté de cette règle, qui répondait sans doute aux nécessités du temps et qui devait être ce qu'elle était pour dompter moralement et physiquement les habitants encore à demi sauvages de l'Europe gallo-romaine secouée par les invasions des Barbares. D'ailleurs, aussitôt son rôle terminé, la règle colombanienne tomba en désuétude, et on lui préféra un peu partout - et ce fut le cas à Grandval et à Saint-Ursanne - la plus humaine règle bénédictine, la- quelle devint d'ailleurs, pour de naturelles raisons historiques, la véritable règle de l'Eglise de Rome dès Grégoire le Grand. En Gaule et chez nous en tout cas, cinquante ans à peine après la mort de Colomban, la substitution était faite, ap- prouvée par le Concile d'Autun en 670. Montalembert, Les Moines d'Occident, II, p. 575 : "Dans ce grand enrôlement monastique qui s'exerce pendant tout le VIIe siècle sur l'élite de la popula- tion franco-gauloise, c'est Colomban qui lève et qui fait marcher les recrues; mais c'est Benoît qui les discipline et qui leur donne le drapeau et le mot d'ordre. Là où Colomban a semé, c'est Benoît qui moissonne... C'est ainsi que le cours si longtemps triomphant de l'institut de Colomban, fut réduit à n'être plus que l'affluent oublié du grand fleuve bénédictin, destiné seul désormais à couvrir de son limon régénérateur la Gaule et tout l'Occident." IMPULSION MONASTIQUE Mais enfin, encore une fois, si nous nous reportons à "l'admirable VIIe siècle" (encore Montalembert), comment expliquer la puissante impulsion qui pousse tant d'hommes à la porte des couvents, sans se laisser émouvoir par les sacrifices absolus que leur imposera la règle de l'Ordre ? Que trouvaient-ils derrière les murs du monastère ? Pour les nobles et les riches, le moyen de mettre leurs moeurs en accord avec leur idéal religieux; le monastère est le lieu de refuge contre les tentations du monde. Pour les pauvres, c'est la sécurité, le moyen d'échapper à des conditions de vie déprimante et à une époque barbarisée. Repré- sentons-nous un paysan de ce temps lointain, habitant un hameau perdu dans une campagne à peine défrichée, arrachant à grand-peine à la terre une avare pitan- ce, défendant ses champs, sa famille et sa ferme contre le débordement des eaux, contre les animaux sauvages, contre le Barbare vagabond, contre le charançon du blé, le mildiou de la vigne, le doryphore de la pomme de terre (4), contre cent épidémies incompréhensibles. Or voici des gens qui lui parlent d'une autre vie, qui donnent une signification à ses gestes quotidiens, qui réveillent ses es- poirs en un avenir possible, en un futur éternel et bienheureux, qui mettent l'amour, la charité, la piété, la bienfaisance à la base des rapports humains, qui suggèrent que les hommes sont frères et égaux. C'est cette nouvelle foi qui transporte les montagnes qui est à la base de toutes ces premières communautés monastiques, animées du même esprit qu'on voyait régner naguère dans les petits villages agricoles du centre de la Chine, où à l'aide de petits paniers d'osier on transportait assez de terre et de pierre pour jeter les fondements du barra- ge-cathédrale d'où jaillirait la lumière. C'est la même foi qui anime les compa- gnons d'Ursanne, et de Germain et d'Imier et de tous les autres en terre gauloi- se ou germanique. Ce qu'ils trouvaient derrière les murs du monastère, (ou même dans une société sans murs, comme fut celle de S. Ursanne à l'origine), c'était une relative sécurité, le coude-à-coude dans le travail et dans la prière, le bénéfice du silence et de la culture, le contentement d'abandonner les idoles inefficaces et inutiles, la joie enfin de partager une doctrine qui redistribu- ait toutes les cartes, sur la terre comme dans le ciel. Cela valait bien de se soumettre à la règle. Rapidement donc et bien malgré lui, Ursanne se trouve bientôt à la tête d'une es- pèce de communauté, signifiée par ces cabanes qui se pressent autour de la sienne. QUATRE MIRACLES Ce qui se passait en ces premières années du VIIe siècle dans la boucle du Doubs ne pouvait évidemment échapper à l'oeil du Tout-Puissant, qui ne put faire moins que de venir en aide à son serviteur Ursanne par quelques miracles, soigneuse- ment consignés dans les chroniques. Le premier a pour héros un petit âne que la communauté entretenait pour divers services. Un jour qu'on l'avait envoyé cher- cher un malade à quelque distance de l'abbaye, le pauvre animal fit une chute dans un redoutable précipice. On le croyait tué, comme il eût été naturel, mais bientôt on le vit réapparaître sain et sauf sur ses quatre pattes; il put repren- dre son chemin et accomplir sa mission. On attribua ce sauvetage miraculeux à l'intercession de S. Ursanne et à la protection spéciale de la Providence. Le second a pour héros un ours. Selon la légende, bien vivace chez les autoch- tones, cet ours avait pris l'habitude d'apporter des racines et des herbes au- près de l'ermitage de notre saint, qui pouvait ainsi se nourrir et même entre- tenir la communauté. Une variante légendaire met aux prises les deux animaux le plus heureusement du monde. Elle rapporte en effet que l'ours, sortant de ses forêts, se jeta sur le brave bourriquot et le dévora. Sur quoi tout irrité S. Ursanne s'adressa à l'ours en ces termes: "Puisque tu as dévoré mon âne, je t'ordonne de prendre sa place. Tu m'obéiras et me serviras comme il me servait et m'obéissait. Ce sera ton châ- timent et la réparation que tu me dois." Alors, avec ce sens de la justice qui caractérise tous les animaux féroces des hagiographies, on vit l'ours courber la tête en signe d'assentiment et il fut dès lors "l'humble serviteur du serviteur de Dieu". C'est ce qui explique que, dans les représentations qui ont transmis l'image du saint, celui-ci apparaît le plus souvent accompagné de cet ours mira- culeusement domestiqué, qui subvenait fidèlement à sa nourriture quotidienne. Ces relations, tout de même pas naturelles, avec un ours, ont vivement frappé les disciples de l'anachorète, qui perdit peut-être à cette occasion son nom ir- landais pour prendre son sobriquet d'Ourson. LES SAINTS ET LES BÊTES Au reste, ces histoires miraculeuses où interviennent des animaux abondent dans les hagiographies et les folklores non seulement de notre Occident, mais du monde entier. Dans toutes les civilisations les hommes de Dieu rendent les animaux sau- vages inoffensifs et les réduisent à leur merci. Avec gentillesse, d'ailleurs, au moins le plus souvent, car ils les considèrent simplement comme des créatures de Dieu égarées dans une nature un peu sauvage. Cette domination sur les animaux est également bien établie dans la tradition irlandaise (5). On a vu comment S. Colomban donnait des ordres à un ours et se faisait obéir. D'autres fois, pour obtenir le même résultat, les saints personnages doivent user d'arguments plus matériels: coup de crosse, coups de ceinture ou d'étole, aspersion d'eau bénite, l'arme la plus efficace restant néanmoins et toujours la prière, car le pouvoir que le saint détient sur les animaux lui vient naturellement de Dieu. Les animaux apparaissent d'ailleurs dans les légendes religieuses, soit comme des êtres créés et capables de morale et de religion (à la voix du saint, le loup a des remords et vient se coucher à ses pieds), soit comme des bêtes fabuleuses incarnant le diable et dont on se débarrasse à coup de crucifix. Dans une communauté vraiment chrétienne, le Saint et ses disciples rétablissent les conditions du Paradis. Ils redeviennent les innocents à qui le Créateur a- vait dit: Dominamini piscibus maris et volatilibus coeli et bestiis, et ils é- prouvent la vérité de la promesse faite par la Bible au juste réconcilié avec Dieu qu'il vivrait en paix avec les bêtes fauves: Et bestiae terrae pacificae erunt tibi (Job V, 23). Les animaux retrouvent leur place dans la vision bibli- que: les animaux sont créés pour l'homme. D'où la naturelle domestication des bêtes sauvages, qui s'emploient dès lors à nourrir leur maître ainsi qu'en té- moignent de nombreuses légendes hagiographiques d'Orient et d'Occident. L'ours de S. Ursanne va rejoindre dans le bestiaire doré des temps primitifs le buffle de S. Calais, le lièvre de S. Marculphe, la biche de S. Gilles, le sanglier de S. Basle, les poissons de S. Magloire, l'aigle blanc de S. Thierry, les cerfs de l'abbé Calodocus, la biche de S. Laumer, le lion de S. Gérasime, les plon- geons de S. Martin, le corbeau de S. Benoît, l'agneau de Sainte Agnès, l'arai- gnée de S. Conrad, la baleine de S. Maclou, la brebis de S. François, le cerf de S. Julien l'Hospitalier, celui de S. Eustache, celui de S. Hubert, celui de S. Telo, le chien des Sept Dormants, le cochon de S. Antoine, le dauphin de S. Lucien de Syrie, les grenouilles de Sainte Ulphe, le loup de S. Hervé, le loup de S. Blaise, le mulet de S. Thomas d'Aquin, l'ours de S. Waast, l'ours de Sainte Gudule, les poulets de Sainte Gertrude, le veau de S. Germain. Déjà Cor- binien, un moine franc, en passant dans le Tyrol, avait forcé l'ours qui avait tué l'un de ses chevaux de bât à prendre sur son dos la charge de la victime et à le suivre ainsi jusqu'à Rome. Déjà Hervé, le patron des chanteurs populaires de l'Armorique, avait contraint le loup qui avait dévoré son chien, à remplacer fidèlement ce dernier. De même que l'âne de S. Malo ayant été mangé par un au- tre loup, ce loup fut obligé par le saint de remplacer le baudet et d'aller ra- masser du bois dans la forêt. La tradition irlandaise, de son côté, n'est pas moins riche en légendes animales. Ainsi S. Brandan sur son île est nourri par des oiseaux qui lui apportent pain et poisson; à la fin de sa vie encore, c'est un nouvel oiseau qui lui procure sa nourriture. Dans la même situation insulaire, l'ermite Paulus est nourri des an- nées durant par une loutre qui sort de la mer et lui apporte des herbes et des poissons. Ou bien S. Cainnicus dans son ermitage, oubliant les choses de la ter- re, ne pensant qu'à celles du ciel, vit de longs mois en oubliant de manger, jus- qu'au jour où arrive une biche qui se laisse traire, ou une louve - souvenir de la louve romaine - qui lui procure le lait salvateur. C'est également de pois- sons que vit sur une autre île encore S. Mochua von Balla, mais cette fois c'est un chien de mer qui les lui apporte. Bref, comparé à tant de cerfs, de renards, de loups, de lions, de sangliers, de serpents, de phoques et de saumons miracu- leux, comparé aux oiseaux bienfaiteurs qui font despotiquement le ménage des saints, comparé à la vache miraculeuse qui allaite S. Coemgen, au dragon céleste qui enlève à S. Cainnich un gros orteil comme relique, à la chimère fabuleuse qui précède S. Brandan à la porte du paradis, l'ours de notre S. Ursanne a fina- lement l'air d'un banal animal domestique aux moeurs presques naturelles. C'est un des bons côtés de la religion chrétienne qu'elle ait donné naissance à une mythologie où les liens entre l'homme et l'animal soient aussi sympathiques et aussi constants. Chacune de ces histoires de bêtes est admirablement faite pour nourrir notre soif de moralité et de merveilleux. "Authentique ou non, a remarqué Montalembert, il n'y en a pas une qui ne fasse honneur et profit à la nature humaine, et qui ne constate une victoire de la faiblesse sur la force et du bien sur le mal (6)". Tous les éléments sont d'ailleurs soumis à la puissance miraculeuse de l'homme de Dieu. Ainsi, puisque la créature ne se nourrit pas seulement de solide mais qu'elle a besoin aussi de liquide de qualité, notre saint, imitant en cela S. Colomban à Luxeuil et une foule d'autres saints personnages, répéta le geste de Moïse: ayant touché la roche qui se trouvait au pied de la montagne où s'élevait son ermitage, il en fit sourdre une magnifique source d'eau pure, assez abondan- te pour alimenter les fontaines du bourg et que les gens du pays nommèrent natu- rellement la fontaine de S. Ursanne. PUNITION D'EUCLION Le quatrième miracle a pour héros un homme, mais plus méchant que bête. Il s'agit d'un petit seigneur du voisinage, nommé Euclion, qui habitait le château d'Outre- mont, et qu'agaçait la réputation du saint. Un jour, poussé par quelque diable, il le fit inviter à sa table dans l'intention perfide de le faire boire à l'excès et de ruiner ainsi l'honorabilité du serviteur de Dieu. Au jour dit, celui-ci ar- rive au château, s'asseoit à la table d'Euclion, qui lui offre de son vin et le force à vider gobelet sur gobelet, comme un échanson trop complaisant. Au bout d'une heure le saint homme, qui n'avait pas l'habitude d'user d'une telle boisson, sentit son sang s'échauffer immodérément et prudemment demanda la permission de se retirer. A ce moment toute la malhonnête famille éclata en quolibets et accabla le pauvre ermite de ses plaisanteries, prétendant l'avoir pris en flagrant délit d'ivrognerie, le traitant de glouton et de suppôt de Bacchus, le menaçant de dé- truire son crédit auprès de tous ceux qui le tenaient en si grande réputation. De- vant une machination d'une telle malignité, le serviteur de Dieu sortit de ses gonds, car pour être saint on n'en est pas moins homme, et après avoir passé pré- cipitamment le seuil de cette infâme maison où Dieu était bafoué dans sa personne, il se retourna sur elle et proféra à son encontre les redoutables malédictions tombées autrefois de la bouche de David: FIAT HABITATIO HAEC QUE CETTE HABITATION DEVIENNE DESERTA ET IN TABERNA- DESERTE ET QUE PERSONNE N'HABITE CULIS HIS NON SIT QUI PLUS JAMAIS CES TENTES. HABITET (Ps.LXVIII,26) Comme il se doit, la malédiction se réalisa: peu de temps après ces événements, la demeure profanée par les insultes faites à un saint se remplit d'une telle quantité de serpents, de crapauds et de souris (tanta serpentum, bufonum et mu- rium repletum est copia) qu'il fallut l'abandonner totalement au seul séjour des bêtes immondes. Et Ursanne put retourner à la solitude qu'il aimait. La preuve que cette histoire est vraie, c'est qu'Outremont n'est pas une chimère. Un châ- teau de ce nom se dressera bel et bien sur les hauteurs au nord de Saint-Ursan- ne, et il est vrai qu'il n'en reste que quelques débris ruinés, à peine visi- bles, parmi les herbes et les broussailles. Aujourd'hui encore, dans la gaie so- litude d'un jour de juillet, le crin-crin des grillons semble toujours répercu- ter ironiquement les malédictions inévitables du premier ermite des terres du Doubs. Ce miracle fut authentifié par la liturgie locale. On lisait en effet dans les anciens livres de choeur du chapitre de Saint-Ursanne, au troisième répons du deuxième nocturne de la fête du Saint: Divitis injusti facta est habitatio vasta; Actibus immundis constanter erat quia posthac, Ut famulus Domini praedixit, tota locustis Vermibus et gryllis domus est data rite superbi. La maison de cet indigne richard fut désertée; Constamment abandonnée aux choses immondes, Selon la prédiction du serviteur de Dieu, La demeure de l'orgueilleux devint celle de la vermine, des sauterelles et des grillons. Le miracle de l'âne avait d'ailleurs, lui aussi, exercé la verve des poètes litur- giques du même office, office qui comporte cette strophe au deuxième répons du troisième nocturne: Invia per montis clemens animal Deus alti Servavit lapsum bene firmum corpore toto, Segne sui servi meritis animal Deus almi. Du haut d'une roche déserte Le Seigneur compatissant Sauva de l'anachorète Le doux animal brayant. La traduction de ce dernier couplet, avec sa résonance ironique, est celle d'Augus- te Quiquerez, notre célèbre historien, qui était en même temps un fieffé anticléri- cal comme on pouvait l'être au milieu du siècle passé. Il s'est amusé un jour à raconter la légende de en y ajoutant des détails de son cru. Il imagine que le saint, qui avait à confes- ser des foules de pécheurs et de pécheresses, se réfugiait derrière son ours pour se garder des hommes, et derrière son âne pour se garder des femmes. Un jour une de ces charmantes "Madeleines du VIIe siècle" lui confessa des péchés d'une telle taille que l'âne affolé sauta par la fenêtre et disparut dans le gouffre béant, où comme on sait, il ne se fit point de mal. "Le compagnon d'Ursanne est devenu célèbre comme celui de S. Antoine, ajoute Quiquerez. On ne les a pas canonisés; parce qu'ils n'auraient pu en payer les frais; mais on les a placés parallèlement aux deux saints anachorètes." Manifestement Quiquerez se moque et ne croit pas un mot de ce qu'il raconte. Mais il a bien tort. Il faut toujours se souvenir en cette sorte de matière, des fortes réflexions de Charles-Albert Cingria qui gar- dent toute leur efficacité: C.A. Cingria, Civil. de Saint-Gall, p. 30, n. 1: "Ces récits, parce qu'il y a des miracles, sont traités par les historiens de contes à dormir debout. L'honnête Dirauer (Hist.de la Confédération suisse), lui aussi, n'évite pas ce travers; mais il est excusable. La manie de contester appartenait en propre au XIXe siècle, et il fallait qu'elle se passe. Dès que dans un récit intervenait le merveilleux, il devenait contestable. Je ne sais trop ce qu'on pense aujourd'hui, mais viendra bientôt le jour où l'on pensera le contraire, car c'est l'absence de merveilleux - le merveilleux est continuel dans la vie - qui est contestable." MORT ET SURVIE Le Propre des Saints du diocèse de Bâle fait mourir Ursanne en trois lignes et en prononçant ces paroles: In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum (Seigneur, je remets mon esprit entre tes mains). On voit que ce n'est pas par son verbe qu'Ursanne vise à l'originalité. Les deux fois où nous l'entendons s'exprimer, c'est pour reprendre tantôt les paroles du Psalmiste pour maudire Euclion, tantôt celles de la liturgie pour prendre congé de ce monde. Déjà l'auteur du Compendium vitae sancti Ursicini produit par le chanoine Sudan, trouvant cette mort un peu courte, a remplacé l'ancien récit par un tableau et un discours plus édifiants. Ayant été averti, par une révélation surnaturelle, du terme de sa vie terrestre, S. Ursanne rassembla autour de lui ses disciples et compagnons et leur tint la petite allocution suivante: Adeste filii, inquit et ultima Approchez, mes fils, leur dit-il, et morientis a me monita memori recevez et gardez au fond de vos animo accipite; eo quo coepistis coeurs les dernières recommanda- pede, filii, inanes mundi blan- tions d'un mourant. Mes fils, dientis spes et carnis illecebras foulez aux pieds, comme au pre- proculcate, sic in precibus et vigi- mier jour de votre profession, les liis accurati, ne somno et inertiae vaines promesses du monde et les depereatis, quidquid magno séductions de la chair. Ne man- labore hactenus comparaveritis; quez ni à vos prières ni à vos veil- ignavis messoribus haud absimi- les afin que vous ne perdiez pas, les qui albentes ad messem spicas dans le sommeil et l'oisiveté, les negligunt, quas sollicito studio mérites que vous vous êtes acquis ante voluerunt. Illud vero prae jusqu'ici au prix de grands caeteris habete persuasissimum, efforts; ne ressemblez pas aux rem eum illiciis sensuum sic se moissonneurs paresseux qui habere, ut dum blande saginare négligent de cueillir les épis blan- videntur, dilacerando postea cru- chissants après avoir durement delius excrucient. Ad haec a travaillé auparavant pour les faire vobis, fratres in Christi visceribus mûrir. Mais avant tout, soyez coniunctissimi, illud etiam atque bien sûrs d'une chose, c'est qu'en etiam expeto, ut domum hanc flattant agréablement les sens, on sanctioris vitae seminarium et se prépare pour l'âme les plus coeli tyrocinium, nisi vos spiritus cruels tourments. Enfin, je vous vester defecerit, arrepti propositi le demande expressément, à vous memores nunquam deseratis; mes frères en Jésus-Christ et les hanc de vobis conceptam spem fils de ses entrailles, restez tou- implere si pregitis, mortem gau- jours fidèles à cette maison afin dio perfusus excipiam, contemp- qu'elle demeure le séminaire de tis daemonum terriculis. toutes les vertus et le noviciat du ciel, et consacrez-y tous vos talents. Que si vous persévérez dans cette voie, je m'en vais plein d'espoir et j'accepte la mort avec joie, en me moquant du diable et de ses vaines terreurs. Ainsi mourut Ursanne, dans un grand âge (plenus dierum et vitae), après avoir ac- compli bien des miracles et acquis bien des mérites. C'était en l'an du Seigneur 620, le 20 de décembre, selon la tradition locale, à l'âge de soixante-huit ans environ. C'est en tout cas ce jour-là qu'était célébrée à l'origine la fête du saint dans l'évêché de Bâle et dans quelques autres. Rappelons que son maître bien-aimé, Colomban, était mort à Bobbio, en 615, à l'âge d'au moins soixante-dou- ze ans; et que son camarade Gall vivra encore un quart de siècle et ne s'éteindra qu'en 646, à l'âge de près de quatre-vingt-quinze ans. Le corps de S. Ursanne fut inhumé pieusement par ses compagnons dans le modeste oratoire de la communauté, puis transféré par S. Wandrille dans l'église du pre- mier monastère, église consacrée au Prince des Apôtres. Ce modeste sanctuaire fut lui-même remplacé, au VIIe ou IXe siècle probablement, par une église plus importante relevant d'un véritable couvent. Ce n'est en effet qu'à ce moment-là que le Polyptyque de Saint-Germain-des Près qui date de 810-850 (7), parle pour la première fois de l'abbatia Sancti Ursini super Duvium fluvium (l'abbaye de Saint-Ursanne sur le Doubs). L'abbaye suppose une église conventuelle, laquelle a vraisemblablement remplacé l'église de S. Wandrille, laquelle avait elle-même succédé à l'oratoire primitif dédié à S. Pierre par S. Ursanne. Au XIe siècle, l'église conventuelle fut abandonnée à la paroisse qui s'était développée autour du monastère (paroisse citée dans les textes dès le XIIe siècle), et les moines décidérent l'érection d'une nouvelle église, juste à côté de l'ancienne qui se dressait immédiatement au nord du cloître, sur l'emplacement de la collégiale actuelle, et dans laquelle furent aussitôt transférés les restes de S. Ursanne, déposés dans un sarcophage taillé à cette occasion. C'est un imposant reliquaire monolithe, coiffé d'un couvercle en bâtière que l'on peut toujours voir à tra- vers une grille en fer forgé située derrière l'autel. Cette collégiale romane disparut à son tour complètement et fut remplacée par une nouvelle construction - celle qui a subsisté - datant du dernier tiers du XIIe siècle. Il faut dire qu'entre-temps, la situation s'était clarifiée. Le monastère bénédictin avait été sécularisé à la fin du XIe siècle ou au début du XIIe et converti en un chapitre de vingt-quatre chanoines, que le pape Innocent II, un siècle plus tard, le 14 avril 1139, confirmait dans tous leurs droits et privilèges. Vers le même temps, les remuants évêques de Bâle, qui venaient de mettre la haute main sur Moutier-Grandval, s'arrangèrent pour racheter les droits de l'archevêque de Besançon sur la ville, tandis que Rome leur accordait l'avocatie pour la collé- giale et ses chanoines. Tout cela était réglé en 1210 et c'est peut-être en vue de la cérémonie de la remise solennelle des pouvoirs à l'évêque de Bâle que la nouvelle collégiale fut achevée, sinon construite. C'est celle que nous avons toujours sous les yeux, avec les plaies et les bosses que lui ont ajoutées les vicissitudes de l'histoire: incendie de 1345, peste de 1347, tremblement de ter- re de 1356, nouvel incendie totalement dévastateur de 1403, écroulement de la tour romane en 1441, pillages de la guerre de Trente Ans... Mais toujours les ruines se relevèrent, les plaies se pansèrent; avec l'aide de Dieu, les hommes restèrent les plus forts. Ce n'est pas le lieu de nous émouvoir sur la beauté de cet antique monument, le plus beau du Jura. Résolument roman d'esprit, il com- porte quelques adjonctions gothiques qui s'harmonisent heureusement avec les formes primitives - même le mobilier baroque qui s'y est ajouté plus tard a fini par se confondre avec bonheur dans le cadre romano-gothique - et c'est peut-être ce mélange réussi qui fait de notre collégiale un chef-d'oeuvre à part parmi les chefs-d'oeuvre de la Bourgogne et de l'Alsace. Les sacrés restes conservé sous l'autel de l'abbatiale donnèrent lieu, l'an 1505, à un épisode singulier (8). Un bruit s'était répandu, explique Mgr Chèvre, le premier historien complet de la ville, que les précieux ossements avaient dispa- ru sous les coups du temps ou par la malice des hommes. On allait jusqu'à se van- ter ça et là, de posséder le chef vénéré du saint. La population était émue de ces bruits. Les miracles ne répondaient plus, comme auparavant, aux prières des pèlerins, preuve, disait-on, que les reliques du saint n'étaient plus là. Pour mettre fin à ces inquiétudes de la piété, le Chapitre ne vit rien de mieux à fai- re que d'ouvrir le saint tombeau, et de constater par un acte éclatant, solennel et juridique, la présence certaine des reliques qu'il renfermait. C'est pourquoi l'an de la Nativité du Seigneur 1505, Jules II régnant sur l'Eglise et l'évêque Christophe d'Utenheim sur la principauté de Bâle, eut lieu à Saint-Ursanne, dans les formes consacrées, l'exhumation des reliques du saint patron de la ville, dont les restes sacrés dormaient depuis quatre siècles sous le maître-autel de la collégiale. Cette exploration, d'un genre d'ailleurs courant, fit comme prévu l'objet d'un acte authentique dressé séance tenante par un notaire du bourg requis à cet ef- fet par le Chapitre, "honorable homme Georges Belorsier". Témoin oculaire de l'événement, il vit comment, un vendredi, lendemain de la fête de la Nativité, le prévôt et le Chapitre firent ouvrir le sarcophage et y découvrirent les os- sements indubitables du saint. "On nous les a fait voir distinctement à moi no- taire et aux témoins soussignés, ainsi qu'à tout le peuple qui était présent. Après quoi, tous ces ossements vénérables ont été replacés sous nos yeux dans le sarcophage, excepté une côte qui a été placée immédiatement dans un reli- quaire en argent (in quadam argentea monstrantia) et un os de la jambe destiné à être montré aux étrangers." Cet événement mémorable fit une si forte impression sur le brave notaire Belor- sier qu'il s'employa à le chanter du mieux qu'il put, dans un curieux poème en décasyllabes épiques, qui est le premier poème dont on puisse affirmer en toute certitude qu'il est le premier à avoir été écrit en terre jurassienne. Ceci dit, ce n'est pas un poème immortel. Du moins contient-il l'affirmation que nous at- tendions: le squelette de "Monsieur Saint Ursanne" était bien là au complet, pas un os y manquait: Et trouva le cercueil si bien faict Que le moindre os de son corps ne failloit Dont ung chascun present s'esmerveilloit ... (9) Depuis lors S. Ursanne règne sans histoire sur la ville dont il est devenu le saint tutélaire et qui lui a emprunté son ours pour ses armoiries. La collé- giale, le tombeau de l'ermite, les lieux qu'il avait sanctifiés par sa présen- ce sont restés un lieu de rassemblement pour les pèlerins. Oh ! il n'y a pas foule. Mais avec régularité on rencontre là des enfants, des vieilles femmes, des militaires en congé, des rêveurs, des cyclistes, des pécheurs, qui gravis- sent pieusement cet escalier chacun avec le temps et les préoccupations de son âge. Une sorte de voie sacrée, composée de cent quatre-vingt-seize marches, conduit à la grotte où le bienheureux solitaire passa quelques années de sa vie. Il s'y trouve toujours, mais sous forme d'une statue de bois brutalement imitative, étendue sur une natte, dans l'attitude d'une attentive méditation. Sur l'autel - car la grotte, maintenant fermée d'une grille, a été transformée en un petit oratoire - une statue de Marie tenant l'Enfant dans ses bras, tous les deux surchargés de riches étoffes. Sur le chemin de la grotte, deux ora- toires encore: une chapelle datant de 1621, consacrée autrefois à S. Léger, évêque martyr d'Autun, mais dont les soubassements remontent probablement au XIVe siècle, et un oratoire consacré aux Saintes Colombe et Appoline. Tout ce- la indique que le mouvement des pèlerins autour de la collégiale était impor- tant et que nombreux furent ceux qui obtinrent des grâces par l'intermédiaire de la Vierge ou du saint fils de Colomban. A côté de ce dernier une dévotion particulière et traditionnelle à Saint-Ursanne allait à S. Fiacre, un contemporain des grands Irlandais, d'origine écossaise, et qui mena dans les vastes forêts de la région de Meaux une vie en tout point pareille à celle de l'ermite du Doubs. Sa réputation de sainteté attirait à lui en foule malades et pèlerins, et il les délivrait et les guérissait en grand nombre. Comme Ursanne il se trouva un peu malgré lui à la tête d'une commmunauté de disciples décidés à prier, à travailler et à faire le bien. Et comme ses tra- vaux de défrichement tinrent forcément une grande place dans son existence, il fut regardé comme le sympathique patron des jardiniers. Un jour des députés d'E- cosse vinrent à lui pour lui offrir le trône de son père, qui venait de mourir (car il était fils de roi). Mais il demanda à Dieu de lui épargner les honneurs du monde et aussitôt il prit toutes les apparences d'un homme atteint de la lèpre, de sorte que les députés s'en dégoûtèrent et le plantèrent là. C'est pourquoi sans doute on l'invoquait surtout chez nous pour les maladies de la peau ou du sang, pour les écrouelles et d'ailleurs toutes sortes d'autres infirmités. La piété po- pulaire a réuni les deux anachorètes dans une même vénération, ce qui suggère qu'ils ont pu se connaître puisqu'ils ont passé tous les deux la Manche à peu près à la même époque. On prétend même que notre ermite renvoyait souvent à S. Fiacre les visiteurs qui venaient lui demander des guérisons. Chaque année, le 9 décembre (10), jour de la fête patronale, la population de Saint-Ursanne rend à son protecteur un juste hommage de foi et de reconnaissan- ce. Peu de paroisses peuvent s'honorer de conserver les reliques complètes de leur saint patron et s'assurer par là de leur pleine et entière protection. Il est de fait que celle de S. Ursanne s'est étendue sans défaillance sur sa vil- le tout au long de treize longs siècles d'histoire. (1) C.A. Cingria, La Civilisation de Saint-Gall. (2) Reg. S. Colomb. X, de diversitatae culparum. (3) Unus quisque juxta quod meretur coaegualia sentiat, ut justus juste vivat. Amen (Reg. C. X ad fin.). (4) Qui n'apparut en Europe qu'en 1534 (Espagne). Mais on parle ici, analogiquement. (5) Le sujet a même fait l'objet d'une thèse de Hans-Joachim Falsett: Irische Heilige und Tiere in mittelalterlichen Lateinischen Legenden. Bonn, 1960 (Diss. der Hohen Philosophischen Fakultät der Rheinischen Friedrich-Wilhelm Universität). (6) Les Moines d'Occident, II, 375. (7) Cf. Claude Lapaire, Les constructions religieuses.... p. 26. (8) Cf. Anthologie jurassienne, t. I, p. 57. (9) C'est à l'occasion de l'ouverture du tombeau de S. Ursanne, en 1505, qu'un fragment de la chasuble du Saint fut offert par les chanoines à leurs illustres confrères de Beromünster. Ce fragment existe toujours, de même que la cédule qui l'accompagne et qui porte, sur parchemin du XVe siècle: De casula Sancti Ursini. Il s'agit d'un minuscule fragment d'étoffe de soie, d'origine asiatique, très mal conservé. Il a été étudié par Brigitta Schmedding, Mittelalterliche Textilien..., p. 38-39. (10) La date de la fête patronale a varié: du 20 décembre elle fut reportée au 13 (en 1432), puis au 9 (dès 1709). |